— Est-ce réellement du sang ? demanda Martin Silenus.
Brawne Lamia entra dans la cabine, passa la main sur une large trace qui s’étalait sur la cloison, porta deux doigts à ses lèvres.
— C’est bien du sang.
Elle regarda autour d’elle, marcha jusqu’à l’armoire, jeta un bref coup d’œil aux cintres et aux étagères vides, puis s’avança jusqu’au hublot. Il était verrouillé de l’intérieur.
Lénar Hoyt, l’air plus malade que jamais, se laissa tomber sur une chaise.
— Il est mort, alors ?
— Nous ne savons pas la moindre foutue chose, répliqua Lamia. Tout ce que nous pouvons constater, c’est que le commandant Masteen n’est pas dans sa cabine, mais qu’il y a pas mal de sang à sa place.
Elle s’essuya la main sur la jambe de son pantalon.
— Ce qu’il faut faire, maintenant, c’est fouiller ce vaisseau de fond en comble.
— Absolument, dit le colonel Kassad. Mais si nous ne retrouvons pas le commandant ?
Brawne Lamia ouvrit le hublot. L’air frais dissipa aussitôt l’odeur d’abattoir tandis que le grondement régulier de la roue et le froissement de l’herbe contre la coque entraient dans la cabine.
— Si nous ne le retrouvons pas, dit-elle, nous en conclurons qu’il a quitté le vaisseau, soit volontairement, soit contre son gré.
— Mais… Tout ce sang… commença le père Hoyt.
— Cela ne prouve absolument rien, lui dit Kassad. H. Lamia a parfaitement raison. Nous ne sommes pas en mesure d’identifier ces traces. Nous ne connaissons pas le génotype de Masteen. Personne n’a vraiment rien vu ni entendu ?
Il n’eut que le silence pour réponse, à l’exception de quelques grognements soulignés par des mouvements de tête négatifs.
Martin Silenus regarda autour de lui.
— Vous n’êtes donc pas capables de reconnaître le travail de notre ami le gritche quand vous le voyez ? demanda-t-il.
— Qu’est-ce que nous en savons ? coupa sèchement Lamia. C’est peut-être quelqu’un qui cherche à nous faire croire qu’il s’agit du gritche.
— Tout cela n’a pas de sens, dit Hoyt, qui semblait avoir encore du mal à respirer.
— Nous fouillerons tout de même ce vaisseau par groupes de deux, décida Lamia. Qui est armé, à part moi ?
— J’ai une arme, fit le colonel Kassad. J’en ai même plusieurs, si ça vous intéresse.
— Non, refusa le père Hoyt.
Le poète secoua la tête.
Sol Weintraub revenait dans la coursive avec son bébé. Il passa la tête à l’intérieur de la cabine.
— Je n’ai rien, dit-il.
— Moi non plus, déclara le consul.
Il avait rendu le bâton de la mort à Kassad lorsque celui-ci avait pris sa relève, deux heures avant l’aube.
— Très bien, déclara Lamia. Le prêtre viendra avec moi sur le pont inférieur. Silenus, vous accompagnerez le colonel. Fouillez tout l’entrepont. H. Weintraub, vous et le consul, vous examinerez toute la partie supérieure du vaisseau. Donnez l’alerte si vous apercevez quoi que ce soit d’inhabituel. Le moindre signe de lutte, en particulier.
— Juste une question, dit Silenus.
— Oui ?
— Qui vous a élue reine du bal ?
— Je suis détective privée, répliqua Lamia en soutenant froidement le regard du poète.
Martin Silenus haussa les épaules.
— Hoyt est le prêtre de je ne sais quelle religion oubliée, dit-il. Cela ne nous oblige pas à nous agenouiller chaque fois qu’il dit la messe.
— D’accord, soupira Lamia. Je vais vous fournir une meilleure raison.
Elle entra en action avec une telle rapidité que le consul, pour avoir cligné une fois des yeux, faillit ne pas la suivre. Un instant elle se trouvait devant le hublot ouvert, et l’instant d’après elle était au milieu de la cabine, soulevant Martin Silenus du sol avec un bras, sa main massive autour du cou fragile du poète.
— Et si la logique, haleta-t-elle, consistait simplement à faire ce qui est logique, parce que c’est ce qu’il y a de mieux à faire ?
— Arrrgh, réussit à couiner Martin Silenus.
— Bon, fit-elle d’une voix dépourvue de toute émotion, en laissant choir le poète sur le plancher.
Silenus tituba sur un mètre et faillit retomber assis sur Hoyt.
— Voilà, leur dit Kassad en revenant avec deux petits neuro-étourdisseurs.
Il en tendit un à Sol Weintraub.
— Qu’est-ce que vous avez comme arme ? demanda-t-il à Lamia.
Elle plongea la main dans une poche de sa tunique et en sortit un pistolet archaïque. Kassad considéra quelques instants l’objet d’antiquité, puis hocha la tête.
— Ne vous éloignez à aucun prix de votre équipier, dit-il. Ne tirez pas si vous n’êtes pas absolument sûr d’avoir identifié votre cible, et qu’elle représente vraiment une menace.
— Cela s’applique exactement à la salope que j’ai l’intention de buter, fit Silenus sans cesser de se masser la gorge.
Brawne Lamia fit un demi-pas vers le poète. Fedmahn Kassad s’interposa.
— Allons, cessez, dit-il. Au travail.
Silenus le suivit dans la coursive.
Sol Weintraub se rapprocha du consul et lui tendit son étourdisseur.
— Je ne veux pas de ce truc-là avec Rachel dans les bras, dit-il. On monte ?
Le consul lui prit l’arme des mains tout en hochant la tête.
Le chariot à vent ne contenait plus le moindre signe de présence de la Voix de l’Arbre Authentique, le Templier Het Masteen. Après avoir fouillé le vaisseau pendant une heure, le groupe se rassembla dans la cabine du disparu, où les traces de sang, plus noires, semblaient avoir séché.
— Quelque chose aurait-il pu nous échapper ? demanda le père Hoyt. Un passage secret ? Une cachette quelconque ?
— C’est possible, fit Kassad. Mais j’ai passé tout le vaisseau aux détecteurs thermiques et aux détecteurs de mouvement. S’il y a à bord quelque chose de plus gros qu’une souris qui m’ait échappé, c’est vraiment bien caché.
— Si vous aviez ces foutus détecteurs, grogna Silenus, pourquoi nous avoir laissés ramper dans la merde pendant une heure ?
— Parce qu’il est toujours possible, avec un équipement approprié, d’échapper à une fouille électronique.
— Si je comprends bien, déclara Hoyt en faisant la grimace, visiblement sous le coup d’une vague de douleur, pour répondre à ma question, vous nous dites qu’avec un équipement approprié le commandant Masteen pourrait très bien se cacher quelque part à bord ?
— C’est possible, mais improbable, à mon avis, dit Brawne Lamia. Je pense qu’il n’est plus à bord.
— Le gritche, fit Martin Silenus d’une voix écœurée.
Et ce n’était pas une question.
— C’est une autre possibilité, murmura Lamia. Colonel, le consul et vous avez monté la garde pendant ces quatre heures. Vous êtes bien sûrs de n’avoir rien vu ni entendu ?
Les deux hommes hochèrent la tête.
— Il n’y avait pas le moindre bruit à bord, lui dit Kassad. S’il y avait eu une lutte, j’aurais entendu quelque chose, même avant de prendre mon tour de garde.
— Quant à moi, je n’ai pas pu dormir lorsque j’ai regagné ma cabine, déclara le consul. Elle est contiguë à celle de Masteen. Je n’ai rien entendu du tout.
— Très bien, déclara Silenus. Les deux suspects armés qui rôdaient dans le noir quand la pauvre victime a été zigouillée se déclarent innocents. Au suivant de ces messieurs !
— Si Masteen a été tué, expliqua le colonel Kassad, ce n’est pas avec un bâton de la mort. Aucune arme moderne silencieuse à ma connaissance ne projette une telle quantité de sang. Aucune détonation n’a été entendue. Aucune trace de projectile n’a été retrouvée. Je pense qu’on peut dire aussi, par conséquent, que le pistolet automatique de H. Lamia ne peut être soupçonné. Si le sang appartient bien au commandant Masteen, l’arme utilisée était plutôt, à mon avis, une arme blanche.