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Les pèlerins avaient mis leurs bagages en tas au centre du vaste plancher et se réchauffaient comme ils le pouvaient en battant des pieds par terre ou en agitant les bras. Martin Silenus s’était allongé sur l’une des banquettes, et seuls ses pieds et le sommet de son crâne émergeaient des fourrures.

— J’aimerais bien savoir où est le bouton du chauffage dans ce foutu truc de merde, dit-il d’une voix étouffée.

Le consul se tourna vers le tableau d’éclairage plongé dans l’obscurité.

— C’est électrique, dit-il. Le chauffage se mettra en marche quand le colonel aura fait démarrer la cabine.

— S’il réussit, ajouta Silenus.

Sol Weintraub venait de changer Rachel. Dans sa thermocombinaison, elle ressemblait à une petite boule qu’il berçait maintenant doucement dans ses bras.

— Vous savez que c’est la première fois que je viens ici, dit-il. Est-ce votre cas aussi ?

— Non, grogna le poète.

— Oui, répondit le consul. Mais j’avais déjà vu le téléphérique en images.

— Kassad nous a dit qu’il avait fait un jour le voyage de retour à Keats par cette voie, leur cria Brawne Lamia du compartiment arrière.

— Je pense… commença Sol Weintraub…

Il fut interrompu par un grand bruit de rouages qui s’enclenchaient et par une secousse qui ébranlait la cabine. Tout le monde se précipita vers la fenêtre qui donnait sur le quai.

Kassad avait mis toutes ses affaires à bord avant de grimper à l’échelle qui conduisait au poste de commande à quai. Ils le virent sortir en courant, descendre l’échelle à toute vitesse et courir pour rattraper la cabine qui dépassait déjà la partie horizontale du quai.

— Il n’y arrivera pas, souffla le père Hoyt.

Les longues jambes de Kassad sprintaient à une vitesse impossible sur les dix derniers mètres qui le séparaient du bout du quai. Il ressemblait à une silhouette de dessin animé.

Il y eut une nouvelle série de secousses lorsque l’avant du téléphérique dépassa le quai et que le vide apparut sous eux. Il y avait bien huit mètres de dénivellation entre la cabine et les rochers en contrebas. De plus, le givre rendait le quai glissant. Kassad était maintenant presque à hauteur de l’arrière de la cabine.

— Allez ! cria Lamia.

Les autres reprirent son cri en chœur. Le consul jeta un coup d’œil à la gangue de glace qui craquait et se détachait du câble à mesure que la cabine s’avançait et grimpait. Puis il regarda de nouveau à l’arrière. La distance était trop grande. Kassad n’y arriverait jamais.

Le colonel était lancé à une vitesse incroyable au moment où il atteignit le bout de la plate-forme. Pour la deuxième fois, le consul pensa à un jaguar qu’il avait vu un jour au zoo de Lusus. Il s’attendait plus ou moins à le voir glisser, au dernier moment, sur une plaque de glace, et continuer horizontalement sur son élan pour s’écraser sur les rochers à moitié couverts de neige. Mais, en un instant qui parut interminable, Kassad sembla prendre son vol, ses longs bras tendus en avant, sa cape flottant derrière lui, et il disparut, caché par l’arrière de la cabine.

Il y eut un choc, suivi d’une longue minute de silence angoissé et immobile. Il y avait bien quarante mètres de vide au-dessous d’eux, à présent, et le premier pylône se rapprochait rapidement. Une seconde plus tard, Kassad apparut au coin de la cabine, progressant lentement le long d’une série de poignées et d’alvéoles gelées pratiquées dans le métal. Brawne Lamia ouvrit la porte de la cabine. Dix mains se tendirent pour agripper le colonel et le tirer à l’intérieur.

— Dieu soit loué ! murmura le père Hoyt.

Le colonel prit une longue inspiration, puis sourit.

— Il y avait un système de maintien d’appui. Il m’a fallu bloquer le levier avec un poids. Je n’avais pas envie de faire un deuxième voyage tout seul.

Martin Silenus leur montra le pylône qui se rapprochait rapidement et la couverture de nuages, juste au-delà, dans laquelle le câble se perdait.

— Nous sommes partis pour traverser les montagnes, maintenant, dit-il, que nous le voulions ou non.

— Combien de temps dure le voyage ? demanda Hoyt.

— Douze heures. Un peu moins, peut-être. Quelquefois, les conducteurs arrêtaient la cabine, si le vent devenait trop violent ou la glace trop lourde.

— Il n’y aura pas d’arrêt pour nous, leur dit Kassad.

— À moins que le câble ne soit rompu quelque part, fit le poète, ou que nous ne heurtions un récif.

— Taisez-vous, lui dit Lamia. Qui veut réchauffer une ou deux boîtes ? C’est bientôt l’heure du dîner.

— Regardez, murmura le consul.

Ils se massèrent devant les vitres à l’avant de la cabine. Ils se trouvaient à une centaine de mètres au-dessus des dernières collines. Derrière eux, la station était devenue minuscule et la vue embrassait le Repos du Pèlerin avec ses taudis et le chariot à vent toujours à quai.

Puis la neige et les nuages épais les enveloppèrent.

Il n’y avait rien de prévu pour cuisiner à bord, mais le compartiment arrière était équipé d’un réfrigérateur et d’un four à micro-ondes pour réchauffer des plats. Lamia et Weintraub puisèrent dans les réserves de la cabine pour préparer une fricassée honnête à base de plusieurs viandes et légumes. Martin Silenus avait amené quelques bouteilles de vin du Bénarès et du chariot à vent. Il choisit un bourgogne d’Hypérion pour accompagner la fricassée.

Ils avaient presque fini de manger lorsque la pénombre extérieure pâlit, puis s’éclaircit tout d’un coup. Le consul se retourna sans quitter son banc. Un rayon de soleil pénétra dans la cabine, qu’il emplit d’une chaude lumière dorée.

Il y eut un soupir de soulagement collectif. Ils avaient eu l’impression que la nuit était tombée depuis des heures, mais ils s’aperçurent, en grimpant au-dessus d’une mer de nuages percée par un archipel de montagnes, que le soleil couchant était encore vigoureux. Le ciel d’Hypérion avait perdu sa couleur glauque du jour pour prendre les teintes lapis-lazuli plus foncées du couchant. Le soleil illuminait d’un rouge doré les nuages cotonneux et les sommets de roche et de glace. Le consul regarda autour de lui. Ses compagnons, qui lui paraissaient pâles et accablés, une demi-minute plus tôt, dans la pénombre de la cabine, semblaient maintenant rayonner en harmonie avec le soleil doré.

Martin Silenus leva son verre.

— On se sent mieux ainsi, par Dieu !

Le consul suivit des yeux le câble massif qui grimpait devant eux. Il se perdait, au loin, avec l’épaisseur d’un cheveu, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Sur un sommet encore distant de plusieurs kilomètres, le pylône suivant jetait des éclats de lumière dorée.

— Cent quatre-vingt-douze pylônes en tout, récita Silenus sur le ton blasé d’un guide touristique. Chacun a une hauteur de quatre-vingt-trois mètres et une structure en duralumin et carbone renforcé.

— Nous devons être déjà très haut, murmura Lamia.

— Le point culminant du parcours, d’une longueur totale de quatre-vingt-seize kilomètres, domine le sommet du mont Dryden, le cinquième en altitude de toute la Chaîne Bridée, à neuf mille deux cent quarante-six mètres, continua Silenus sur le même ton.

Le colonel Kassad regarda autour de lui.

— La cabine est pressurisée, dit-il. J’ai senti le changement tout à l’heure.

— Regardez ! s’écria Lamia.

Le soleil était depuis un bon moment sur la ligne d’horizon formée par les nuages. Il était en train de s’enfoncer dans le tapis cotonneux, illuminant le ciel d’orage de l’intérieur de cette masse et projetant une panoplie de couleurs spectaculaires sur tout le bord occidental du globe. Des corniches de glace luisaient sur les versants enneigés des pitons qui s’élevaient à mille mètres ou plus au-dessus de la cabine qui grimpait toujours. Quelques étoiles, les plus brillantes, apparurent dans le ciel de plus en plus foncé.