Выбрать главу

Le consul se tourna vers Brawne Lamia.

— Pourquoi ne pas nous raconter maintenant votre histoire, H. Lamia ? Nous aurons tous envie de dormir, plus tard, avant d’arriver à la forteresse.

Elle vida le fond de son verre de vin.

— Tout le monde est d’accord ? demanda-t-elle.

Toutes les têtes acquiescèrent dans la lumière rosâtre, à l’exception de Silenus, qui se contenta de hausser les épaules.

— Très bien, dit-elle.

Elle posa son verre, mit ses jambes sur le banc, adossée à la paroi, les coudes reposant sur les genoux, et commença son récit.

Le récit de la détective :

« Le long adieu »

Je compris que l’affaire n’allait pas être comme les autres dès l’instant où il entra dans mon bureau. Il était beau. Et je ne veux pas dire efféminé ou « mignon », à l’image des stars de la TVHD. Il était simplement… beau.

C’était un homme de petite taille, pas plus grand que moi, qui suis née et qui ai grandi sous les 1,3 g de Lusus. Il était cependant bien proportionné selon les critères du Retz. Athlétique et mince. Son visage exprimait tout entier une énergie et une volonté de fer. Sourcils bas, pommettes saillantes, nez compact, mâchoires fortes et large bouche, traduisant à la fois un côté sensuel et une tendance à l’entêtement. Ses yeux noisette étaient grands, et il ne semblait pas avoir plus d’une trentaine d’années standard.

Comprenez bien que je n’ai pas enregistré tous ces détails à l’instant où il est entré. Ma première pensée fut plutôt : Est-ce un client ?, et ma deuxième : Merde, quel beau mec !

— H. Lamia ?

— Ouais.

— H. Brawne Lamia, de l’Agence Pangermique de Recherches et Filatures ?

— Ouais.

Il regarda autour de lui comme s’il n’y croyait pas vraiment. Je comprenais un peu ce qu’il devait penser. Mon bureau se trouve au vingt-troisième étage d’un vieux rucher industriel dans le quartier des Reliques, à Gueuse, sur Lusus. J’ai trois grandes fenêtres qui plongent sur la tranchée d’entretien 9, toujours plongée dans l’obscurité et toujours bruineuse à cause des écoulements abondants du filtre du rucher au-dessus. La vue donne principalement sur des quais de chargement automatique abandonnés et sur des poutrelles rouillées. Mais le loyer est bon marché, merde. Et, n’importe comment, la plupart de mes clients préfèrent appeler au lieu de passer en personne.

— Puis-je m’asseoir ? demanda-t-il, acceptant apparemment l’idée qu’une agence de détectives qui se respecte puisse opérer dans un contexte si sordide.

— Bien sûr, dis-je en lui désignant une chaise. Et à qui ai-je l’honneur… ?

— Johnny.

Il n’était pas du genre, me disais-je, à se faire appeler par son prénom par des inconnus. Quelque chose chez lui criait qu’il était bourré de fric. Ce n’étaient pas ses vêtements, plutôt sobres, de couleur noire et anthracite, bien qu’ils fussent de bonne qualité. Non, c’était plutôt l’impression qu’il donnait d’avoir de la classe. Peut-être son accent, aussi. Je m’y connais assez dans ce domaine, c’est plutôt utile dans ma profession, mais j’étais incapable de situer sa planète natale, et encore moins la région d’où il venait.

— Que puis-je faire pour vous, Johnny ? demandai-je en lui présentant la bouteille de scotch que j’étais sur le point de ranger avant son arrivée.

Il secoua négativement la tête. Il croyait peut-être que je lui suggérais de boire à la bouteille. Merde, j’ai un peu plus de classe que ça, quand même. J’avais des gobelets en carton à côté du distributeur d’eau glacée.

— H. Lamia, me dit-il avec cet accent cultivé qui ne cessait de me turlupiner depuis le début, j’ai besoin de faire une enquête.

— Je suis là pour ça.

Il hésita. Il était timide. Beaucoup de mes clients le sont au moment de m’expliquer ce qu’ils veulent. Rien d’étonnant à ça, vu que quatre-vingt-quinze pour cent des affaires que je traite concernent des divorces et des histoires conjugales. J’attendis patiemment qu’il me déballe son truc.

— Il s’agit d’une question assez délicate, commença-t-il.

— Ouais. Écoutez, euh… Johnny, presque toutes mes activités entrent dans cette catégorie. Je suis assermentée auprès de l’UniRetz, et tout ce qui se passe entre mes clients et moi tombe sous le coup de la loi sur la protection de la vie privée des individus. Tout est strictement confidentiel, y compris le fait que nous parlions ensemble en ce moment. Même si vous décidez de n’avoir pas recours à mes services.

C’était essentiellement du baratin, dans la mesure où les autorités pouvaient avoir accès à mes fichiers en un instant si elles le voulaient. Mais je sentais qu’il fallait mettre ce gus à l’aise d’une manière ou d’une autre. Dieu, ce qu’il était beau !

— Hum… fit-il en regardant de nouveau autour de lui puis en se penchant en avant. H. Lamia, j’ai besoin que vous fassiez une enquête sur un meurtre.

Il avait réussi à m’intéresser. J’avais les pieds sur mon bureau. Je les posai par terre et me penchai en avant en redressant mon fauteuil.

— Un meurtre ? Vous en êtes bien sûr ? Et les flics ?

— Ils ne sont pas concernés.

— C’est impossible, lui dis-je avec le sentiment profondément déçu que j’avais affaire à un détraqué plutôt qu’à un riche client. C’est un crime de dissimuler un meurtre à la police.

En réalité, ce que je pensais, c’était : Le meurtrier, c’est toi, Johnny ?

Il sourit tout en secouant la tête.

— Pas dans ce cas, dit-il.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je veux dire, H. Lamia, c’est qu’un meurtre a bien été commis, mais que la police locale ou hégémonienne n’en a pas connaissance, car cela ne fait pas partie de sa juridiction.

— Impossible, répétai-je tandis qu’au-dehors les étincelles d’un chalumeau de soudage industriel retombaient en cascade dans la tranchée parmi la bruine rouillée. Expliquez-vous.

— Le meurtre dont je vous parle a été commis en dehors du Retz. En dehors du Protectorat. Dans un endroit où il n’y a pas d’autorités locales.

Cela aurait pu se tenir, à la rigueur. Sauf que je ne voyais vraiment pas de quel genre d’endroit il voulait parler. Les mondes coloniaux et même les établissements des Confins ont leurs flics. Peut-être à bord d’un vaisseau spatial ? Même pas. Un tel cas relevait de la juridiction de l’Agence Interstellaire de Transit.

— Je vois, soupirai-je.

Il y avait quelques semaines que j’étais sans boulot.

— Donnez-moi tous les détails, lui dis-je.

— Et cette conversation demeurera secrète même si vous ne vous chargez pas de l’affaire ?

— Absolument.

— Si vous vous en chargez, par contre, vous ne communiquerez vos résultats à personne d’autre que moi ?

— Bien entendu.

Mon client potentiel hésita encore en se frottant le menton. Il avait des mains exquises.

— Très bien, finit-il par dire.

— Commencez par le commencement. Qui a été assassiné ?

Il redressa la tête, comme un écolier que l’on interroge. Son visage respirait la sincérité.