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— Bon, si on allait boire quelque chose ? demandai-je.

Le choix ne manquait pas parmi les bars qui entouraient le terminex. Je jetai mon dévolu sur un endroit qui me paraissait relativement calme. Le décor imitait celui d’une taverne de marins. Il y faisait frais et sombre, et il y avait beaucoup de cuivres et de boiseries factices. Je commandai une bière. Je ne bois jamais rien de plus fort que ça et je n’utilise jamais le flash-back lorsque je suis sur une affaire. Parfois, j’ai l’impression que c’est ce besoin d’autodiscipline qui me maintient dans la profession.

Johnny commanda également une bière, une brune allemande importée du Vecteur Renaissance. L’idée me traversa qu’il aurait été intéressant de savoir quels vices un cybride comme lui pouvait bien avoir.

— Qu’avez-vous découvert d’autre avant de venir me voir ? demandai-je.

Il écarta les mains.

— Rien du tout.

— Merde, déclarai-je gravement. Vous rigolez ? Avec tous les moyens dont les IA disposent, vous allez me dire que vous êtes incapable de reconstituer les faits et gestes de votre cybride pendant les quelques jours qui ont précédé… l’accident ?

— Oui, dit-il. Ou plutôt, reprit-il après avoir bu une gorgée de bière, je pourrais le faire, mais j’ai d’importantes raisons de m’abstenir. Je ne tiens pas à ce que les autres IA me surprennent en train d’enquêter.

— Vous soupçonnez l’une d’elles ?

Au lieu de me répondre directement, Johnny me tendit une pelure où figurait un relevé de ses achats par carte universelle.

— Le trou consécutif à mon assassinat représente cinq jours standard, me dit-il. Voici les dépenses effectuées pendant cette période.

— Je croyais vous avoir entendu dire que vous n’étiez resté déconnecté qu’une minute.

Johnny se gratta la joue d’un doigt.

— Je m’estime heureux de n’avoir perdu que cinq jours de données.

Je fis signe au serveur humain de m’apporter une autre bière.

— Écoutez, Johnny… ou qui que vous soyez. Je ne pourrai jamais attaquer correctement cette affaire si vous ne m’en dites pas un peu plus sur vous et sur la situation dans laquelle vous vous trouvez. Qu’est-ce qui pourrait inciter quelqu’un à vous tuer s’il sait que vous pourrez vous reconstituer ou je ne sais pas trop quoi ?

— Je vois deux mobiles possibles, me dit Johnny en levant sa bière.

— D’accord. Le premier, c’est de créer le trou de mémoire qu’ils ont réussi à créer. Cela signifie, j’imagine, que ce qu’ils veulent vous faire oublier vous trottait déjà dans la tête depuis une semaine ou deux. Et quel est le deuxième ?

— Me faire passer un message. Mais j’ignore lequel, et de qui.

— Vous ne savez pas qui aurait intérêt à vous supprimer ?

— Non.

— Pas la moindre idée ?

— Pas la moindre.

— La plupart des assassinats sont des actes de colère irréfléchie commis par quelqu’un que la victime connaissait bien. Un membre de la famille, un ami ou un partenaire sexuel. La majorité des crimes prémédités ont pour auteur un proche de la victime.

Johnny demeurait silencieux. Il y avait quelque chose dans son visage que je trouvais incroyablement séduisant. Une sorte de force masculine associée à une sensibilité féminine. Peut-être était-ce son regard.

— Est-ce que les IA ont de la famille ? demandai-je. Se querellent-ils ? Ont-ils des brouilles, des scènes de ménage ?

Il sourit légèrement.

— Non. Nous avons une organisation quasi familiale, mais qui n’implique pas du tout de liens émotionnels ou protecteurs comme ceux des familles humaines. Les « familles » des IA sont essentiellement des classements par groupes qui permettent éventuellement de codifier certains processus de pensée ou d’action.

— Vous ne pensez donc pas que c’est une autre IA qui vous a attaqué ?

— Ce n’est pas impossible, murmura Johnny en faisant tourner lentement son verre dans ses mains. Mais je ne vois pas pourquoi, dans ce cas, on m’aurait attaqué par l’intermédiaire de mon cybride.

— Plus facile ?

— Possible. Mais cela aurait compliqué inutilement les choses pour mon agresseur. Un attentat dans l’infoplan aurait été infiniment plus préjudiciable pour moi. Je ne vois pas non plus de mobile pour une IA. Tout cela n’a guère de sens. Je ne représente un danger pour personne.

— Pourquoi avez-vous un cybride, Johnny ? Si je comprenais votre rôle dans tout ça, je pourrais peut-être trouver un mobile.

Il prit un bretzel et joua quelques instants avec.

— J’ai un cybride… Je suis un cybride, en quelque sorte, parce que mon rôle est… d’observer les humains, et de réagir devant eux. Si vous voulez, c’est… parce que j’ai été humain moi-même, autrefois.

Je secouai la tête, les sourcils froncés. Depuis le début, rien de tout ce qu’il m’avait dit n’avait de sens.

— Vous avez peut-être entendu parler des programmes de récupération de la personnalité ? me demanda-t-il.

— Non.

— On en a beaucoup parlé il y a environ une année standard, lorsque les sims de la Force ont recréé la personnalité du général Horace Glennon-Height, pour voir ce qui faisait de lui un si brillant militaire. C’était dans tous les médias.

— Ouais.

— Eh bien, je suis – ou plutôt j’étais – l’aboutissement d’un projet du même genre, mais plus ancien et beaucoup plus complexe. Ma personnalité de base était calquée sur celle d’un vieux poète préhégirien de l’Ancienne Terre, né vers la fin du XIXe siècle selon l’ancien calendrier.

— Comment diable peuvent-ils reconstituer une personnalité perdue dans le fin fond du temps ?

— Par ses écrits. Ses poèmes, sa correspondance, ses journaux intimes, et aussi les biographies, les critiques, les témoignages de ceux qui l’ont connu. Mais surtout par sa poésie. Les sims recréent son environnement, incorporent les facteurs connus et extrapolent vers l’amont à partir de ses œuvres. Voilà. C’est ce qu’on appelle la personnalité de base. Elle est un peu rudimentaire, au début, mais la mienne était déjà pas mal dégrossie lorsque j’ai été créé. Notre première tentative portait sur un poète du XXe siècle nommé Ezra Pound. Sa personnalité recréée était têtue jusqu’à l’absurdité la plus totale, pleine de préjugés à un point insensé, et techniquement démente. Il nous a fallu une année entière de tâtonnements pour nous apercevoir qu’elle correspondait bien à la réalité historique. Le personnage était réellement dingue. Génial, mais dingue.

— Bon. Ils ont bâti votre personnalité autour de celle d’un poète mort. Et ensuite ?

— Cela représente le gabarit à partir duquel l’IA est constituée. Le cybride me permet de jouer mon rôle dans la communauté de l’infoplan.

— En tant que poète ?

— Disons plutôt en tant que poème, fit Johnny en souriant de nouveau.

— Poème ?