— Ou œuvre d’art permanente… mais pas au sens humain du terme. Une sorte de puzzle, si vous voulez. Une énigme à géométrie variable, capable d’offrir de temps à autre une ouverture inhabituelle sur des analyses beaucoup plus sérieuses.
— Je ne vous suis vraiment pas.
— Cela n’a pas beaucoup d’importance, je suppose. Je doute fort que ma… finalité ait été la raison de cette agression.
— Quelle en a été la raison, à votre avis ?
— Je n’en ai pas la moindre idée.
Le cercle vicieux s’était refermé.
— Très bien, soupirai-je. Essayons de découvrir ce que vous faisiez et avec qui vous étiez pendant les cinq jours manquants. À part la pelure que vous m’avez donnée, vous ne voyez vraiment pas d’autre indice qui puisse me fournir une piste ?
Il secoua la tête.
— Je suppose que vous comprenez pourquoi il est si important pour moi d’identifier mon agresseur et de connaître ses mobiles, me dit-il.
— Bien sûr. Il pourrait avoir envie de recommencer.
— Précisément.
— Comment vous contacter en cas de nécessité ?
Il me tendit une plaque de communication.
— La ligne est sûre ? demandai-je.
— Absolument.
— Très bien. Je vous ferai signe quand j’aurai du nouveau, éventuellement.
Nous sortîmes du bar pour reprendre le chemin du terminex. Il s’éloignait de son côté lorsque je me mis soudain à courir pour le rattraper.
— Johnny, lui dis-je en lui saisissant le bras, vous ne m’avez pas dit le nom du poète de l’Ancienne Terre qu’ils ont ressuscité.
— Reconstitué.
— D’accord. Celui sur lequel votre personnalité d’IA est calquée.
Le séduisant cybride parut hésiter. Je remarquai la longueur inhabituelle de ses cils.
— Vous croyez que c’est important ? demanda-t-il.
— Qui peut savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas ?
Il hocha doucement la tête.
— Keats. Né en 1795, mort en 1821 de la tuberculose. John Keats.
Suivre la trace de quelqu’un à travers une série de changements distrans est une tâche quasiment impossible à mener à terme. Particulièrement si vous voulez le faire discrètement. Les flics du Retz ont les moyens de le faire, à condition de mettre sur le job cinquante hommes munis d’un équipement coûteux et sophistiqué, et bénéficiant, qui plus est, de la coopération de l’Agence de Transit. En solo, l’entreprise relève de la pure utopie.
Il était cependant vital pour moi de savoir où se rendait mon nouveau client.
Johnny ne se retourna même pas lorsqu’il traversa la place du terminex. Je me dissimulai derrière un kiosque voisin et l’observai sur mon imageur de poche tandis qu’il composait une série de codes sur un disque manuel, insérait sa carte et pénétrait dans le rectangle lumineux.
L’utilisation d’un disque manuel signifiait probablement qu’il visait un accès public, dans la mesure où les codes distrans privés sont généralement gravés sur des plaques non accessibles. Bravo. J’avais réduit la liste des destinations possibles à la bagatelle de deux millions de portes sur cent cinquante planètes du Retz et environ moitié autant de lunes.
D’une main, je fis sortir complètement la « doublure » rouge de mon manteau tout en repassant l’enregistrement de l’imageur dont l’oculaire spécial me permettait d’agrandir la séquence du disque. Je tirai de ma poche une casquette rouge assortie à la couleur de mon nouveau trois-quarts et rabattis la visière sur mon front. À pas rapides, je traversai la place et interrogeai mon persoc sur le code de transfert à neuf chiffres que j’avais lu sur l’imageur. Je savais déjà que les trois premiers chiffres correspondaient au monde de Tsingtao-Hsishuang Panna – je connaissais par cœur tous les préfixes planétaires – et j’appris, un instant plus tard, que le code correspondait à une porte située dans un quartier résidentiel de la cité de Wansiehn, datant de la première vague de l’Expansion.
Je gagnai sans perdre de temps la première cabine disponible et m’y distransportai. Je ressortis sur une petite place de terminex au dallage poli par l’usage. De vieilles échoppes orientales, accolées les unes aux autres, couvraient de leurs toits en pagode des ruelles obscures. La place était pleine de monde. Les gens se tenaient, oisifs, devant les entrées des maisons. La plupart étaient manifestement des descendants des exilés de la Longue Course qui avaient colonisé THP. Beaucoup, cependant, venaient de mondes extérieurs. L’atmosphère était saturée d’odeurs de végétation exotique, d’eaux usées et de riz frit.
— Merde, murmurai-je.
Il y avait trois autres portes distrans juste à côté de la mienne. Johnny avait très bien pu en prendre une aussitôt après son arrivée.
Au lieu de retourner sur Lusus, je passai quelques minutes à explorer la place et les venelles. Entre-temps, les pilules à la mélanine que j’avais avalées avaient fait leur effet, et j’étais une jeune femme noire – ou bien un homme, c’était assez difficile à dire avec ma veste-ballon rouge dernier cri et ma visière polarisée – qui déambulait tranquillement en prenant des instantanés avec son imageur de touriste.
Le cube traceur que j’avais fait fondre dans la deuxième bière allemande de Johnny avait eu largement le temps de faire son effet. Les microspores UV-positives devaient être maintenant en suspension dans l’air. Je pouvais presque suivre à l’odeur ses expirations. Je découvris même la marque jaune vif d’une de ses mains sur un mur noir (jaune vif uniquement à travers ma visière spéciale, bien sûr, et totalement invisible en dehors du spectre UV), puis je suivis la piste des taches plus ou moins nettes faites par ses vêtements imprégnés chaque fois qu’ils avaient frôlé un mur ou un étal.
Johnny était en train de déjeuner dans un restaurant cantonais à moins de deux pâtés de maisons de la place du terminex. Les odeurs de nourriture étaient alléchantes, mais je résistai à l’envie d’y entrer. Je me promenai dans les allées du marché, m’intéressant aux bouquinistes, pendant près d’une heure, avant qu’il se décide à ressortir et retourne sur la place se distransporter de nouveau. Cette fois-ci, il utilisa une plaque codée pour accéder probablement à une porte privée, sans doute celle d’une demeure particulière. Je pris un double risque en le suivant au moyen de ma plaque rémora. D’une part, parce qu’elle est totalement illégale (et me coûtera ma licence si je me fais prendre un jour avec, ce qui est somme toute assez peu probable si je continue d’utiliser la polyplaque du père Silva, d’un coût éhonté, mais efficace et esthétiquement parfaite). D’autre part, parce que je pouvais très bien me retrouver directement dans la chambre à coucher de Johnny, situation pour le moins embarrassante.
Ce ne fut pas le cas. Avant même de lire le nom de la rue, j’avais reconnu le petit supplément familier de gravité, la lumière pâle aux reflets bronzés et l’odeur de mazout et d’ozone de l’atmosphère. J’étais revenue chez moi, sur Lusus.
Johnny s’était distransporté dans l’une des tours résidentielles surveillées du rucher de Bergson. C’était peut-être pour cela qu’il avait jeté son dévolu sur mon agence. Nous étions presque voisins. Moins de six cents kilomètres nous séparaient.
Mon cybride n’était nulle part en vue. Je m’efforçai de marcher d’un pas décidé afin de ne pas alerter les caméras de surveillance programmées pour réagir devant une démarche suspecte. Il n’y avait pas de liste des résidents, pas de noms ni même de numéros sur les portes des appartements, pas de répertoire accessible au moyen d’un persoc. Selon mes estimations, le rucher de Bergson-Est devait comprendre au moins vingt mille logements.