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La trace laissée par les microspores était de plus en plus faible, mais je n’eus à explorer que deux des corridors radiaux avant de retrouver la piste. Johnny habitait une aile éloignée au sol vitrifié, avec vue sur un lac de méthane. Sa serrure palmaire portait une empreinte qui brillait encore faiblement. Je me servis de mon outillage de monte-en-l’air pour prendre un cliché de la configuration, puis je regagnai mon bureau.

Au bout du compte, j’avais réussi brillamment à le surprendre en train de déjeuner, puis de rentrer dormir chez lui. Je décidai d’arrêter les frais pour la journée.

BB Surbringer était mon expert en IA. Il travaillait au Bureau des Archives et de la Statistique du Ministère de la Régulation de l’Hégémonie, où il passait le plus clair de son temps vautré sur une couche à gravité zéro, le crâne hérissé d’une demi-douzaine de microfils qui lui servaient à communier avec d’autres bureaucrates de l’infoplan. Nous nous connaissions depuis la fac, où il était déjà mordu d’informatique, cyberpunk de la plus pure espèce et bidouilleur de la vingtième génération, habitué à la dérivation corticale depuis l’âge de douze années standard. De son vrai nom Ernest, il avait gagné le surnom de BB en sortant avec une de mes amies du nom de Shayla Toyo. Elle l’avait vu nu à leur deuxième rencontre, et cela avait déclenché chez elle un fou rire d’une bonne demi-heure. Ernest mesurait – et mesure toujours – près de deux mètres de haut, pour un poids inférieur à cinquante kilos. Shayla avait raconté partout qu’il avait « un petit cul comme deux boules de billard », et le surnom « BB » lui était resté accroché, comme tout ce qui part d’un mauvais sentiment.

J’allai le trouver dans l’un des monolithes ouvriers sans fenêtres de TC2. Pour BB et ses pareils, pas question de tour traversant les nuages.

— Tu t’intéresses sur le tard aux sciences informatiques, Brawne ? me demanda-t-il. Je ne crois pas qu’il y ait encore des débouchés pour les gens de ton âge.

— Je veux seulement quelques renseignements sur les IA, BB.

— L’un des sujets les plus complexes de tout l’univers exploré, soupira-t-il en regardant à regret sa dérivation neurale déconnectée et ses électrodes métacorticales.

Les cyberpunks ne redescendent jamais. Les fonctionnaires, cependant, arrêtent pour déjeuner. Et, comme la plupart des cyberpunks, BB n’était jamais à l’aise quand il s’agissait d’échanger des informations autrement que sur le réseau de données.

— Que veux-tu savoir au juste ? me demanda-t-il.

— Pourquoi les IA nous ont-ils laissés tomber ?

Il fallait bien commencer quelque part.

BB décrivit une arabesque complexe avec ses mains.

— Ils disaient qu’ils avaient des projets incompatibles avec leur immersion totale dans les affaires de l’Hégémonie, c’est-à-dire les affaires humaines. En réalité, personne ne connaît leurs motivations véritables.

— Mais ils sont toujours là, pour tout superviser ?

— Évidemment. Le système ne pourrait pas fonctionner sans eux, Brawne. Tu le sais très bien. Même la Pangermie est tributaire de leur gestion en temps réel de la trame de Schwarzschild, et…

— D’accord, l’interrompis-je avant qu’il ne me fasse un discours en cyberjargon. Mais que sais-tu de leurs autres « projets » ?

— Personne n’est au courant. D’après Branner et Swayze, de chez Art Intel, les IA s’efforceraient de faire évoluer la conscience à l’échelle galactique. Nous savons qu’ils ont lancé leurs propres sondes dans les Confins, bien plus loin que…

— Et les cybrides ?

— Les cybrides ? Qu’est-ce qui te fait penser aux cybrides ?

Il s’était redressé et avait pris un air intéressé pour la première fois depuis le début de notre entretien.

— Pourquoi trouves-tu étonnant que je t’en parle, BB ?

Il frotta distraitement son orifice de connexion de dérivation.

— D’abord, presque tout le monde a oublié leur existence. Il y a deux siècles, on n’entendait que des discours alarmistes, on disait que les hommes artificiels allaient prendre le pouvoir et tout le reste. Aujourd’hui, plus personne n’en parle. Par contre, je suis tombé hier sur un avis d’anomalie indiquant que les cybrides sont en train de disparaître.

— De disparaître ?

C’était moi, cette fois-ci, qui venais de me redresser.

— On les retire progressivement de la circulation, tu comprends ? Jusqu’ici, les IA possédaient un millier de cybrides autorisés dans le Retz. La moitié environ étaient basés ici, à TC2. Le dernier recensement, qui date de huit jours à peine, indique que les deux tiers ont été rappelés ces dernières semaines.

— Que se passe-t-il quand une IA rappelle son cybride ?

— Je n’en sais rien. Je suppose qu’il est détruit. Mais les IA détestent le gaspillage. Sans doute les matériaux génétiques sont-ils recyclés d’une manière ou d’une autre.

— Et pour quelle raison crois-tu qu’ils soient recyclés massivement ?

— Qui peut savoir, Brawne ? Nous n’avons même pas idée de ce à quoi s’occupent les IA la plupart du temps.

— Est-ce que les spécialistes les considèrent – je veux parler des IA – comme une menace potentielle ?

— Tu rigoles ? Il y a six cents ans, peut-être. Il est vrai que leur sécession, il y a deux siècles, nous a rendus soupçonneux. Mais s’ils avaient voulu nuire à l’humanité, il y a longtemps qu’ils auraient eu l’occasion de le faire. Se demander s’ils vont se retourner un jour contre nous est aussi peu réaliste que de s’inquiéter d’une révolte des animaux de basse-cour.

— Sauf que les IA sont plus malins que nous.

— Oui, bien sûr, il y a cet aspect-là.

— Est-ce que tu as entendu parler des programmes de récupération de la personnalité ?

— Comme le projet Glennon-Height ? Oui, bien sûr, comme tout le monde. J’ai même travaillé sur l’un de ces programmes, il y a quelques années, à l’université de Reichs. Mais cela appartient au passé. Personne ne s’y intéresse plus, aujourd’hui.

— Et pour quelle raison ?

— Bon Dieu ! Tu ne connais vraiment rien à rien, toi ! Les programmes de récupération de la personnalité ont tous été des fiascos retentissants. Même avec les meilleures sims – et ils avaient la coopération du RTH-ECMO de la Force – il est impossible de tenir compte de toutes les variables de manière satisfaisante. Le gabarit personnel devient conscient… Je ne veux pas dire conscient de sa propre existence, comme toi ou moi, mais conscient d’être une personnalité artificiellement consciente, et cela conduit à des « boucles étranges » rédhibitoires et à des labyrinthes non harmoniques qui se perdent dans un espace eschérien.

— Tu ne pourrais pas traduire ?

BB soupira en jetant un coup d’œil au bandeau horaire bleu et blanc du mur opposé. Son heure de déjeuner obligatoire arrivait à sa fin. Il pourrait bientôt rejoindre le monde réel.

— Cela veut dire, expliqua-t-il, que la personnalité récupérée s’effondre. Perd les pédales. Devient parano. Flippe à mort.

— Tout ça en même temps ?

— En même temps.

— Mais les IA continuent de s’intéresser à cette technique ?

— Bof ! Qui peut savoir ? À ma connaissance, ils n’ont jamais mené aucun de ces projets à terme. La plupart étaient des travaux universitaires, dirigés par des humains, et qui se sont soldés par des ratages. Des universitaires poussiéreux essayant de faire revivre, avec des budgets monstrueux, d’autres universitaires poussiéreux.

J’eus un sourire forcé. Dans trois minutes, il allait pouvoir se rebrancher.