— Est-ce que toutes les personnalités récupérées ont reçu des cybrides annexes ? demandai-je.
— Quelle idée ! Ça ne s’est jamais fait ! Ça n’aurait pas marché.
— Pourquoi ?
— Ça n’aurait fait que bousiller la stimsim. Sans compter qu’il faudrait disposer de clones parfaits et d’un environnement interactif précis jusque dans ses moindres détails. Vois-tu, ma grosse, avec ces personnalités reconstituées, il fallait recréer tout un univers pour pouvoir glisser quelques questions par l’intermédiaire de rêves ou de scénarios interactifs. Mais de là à extraire une personnalité de sa réalité sim pour la transporter dans le temps ralenti…
C’était le terme que les cyberpunks employaient depuis une éternité pour désigner – pardonnez-moi l’expression – le monde réel.
— Ce serait la rendre dingo encore plus vite, acheva-t-il.
Je secouai plusieurs fois la tête.
— Bon, ben… merci, BB.
Je me dirigeai vers la porte. Encore trente secondes, et mon vieux copain de fac pourrait s’échapper du temps ralenti pour rejoindre son monde réel.
— BB, lui dis-je quand même, en me ravisant. Tu n’aurais pas entendu parler d’une personnalité reconstituée à partir d’un ancien poète de la Terre, nommé John Keats ?
— Keats ? Bien sûr. On en parlait beaucoup dans le programme, l’année de mon diplôme. C’est Martin Carollus qui a conduit cette expérience à la Nouvelle-Cambridge, il y a une cinquantaine d’années de ça.
— Et ça s’est terminé comment ?
— Comme d’habitude. La perso a craqué. Mais avant de se perdre dans les boucles étranges, elle est morte en sim. D’une maladie ancienne.
BB regarda la montre, sourit et prit sa dérivation. Avant de l’enficher dans son orifice crânien, il se tourna vers moi avec un sourire déjà béat.
— Je me souviens, dit-il. C’était la tuberculose.
Si notre société devait un jour opter pour une dictature à la George Orwell, le meilleur instrument d’oppression serait sans doute le sillage laissé par la carte bancaire. Dans une économie sans espèces, avec un marché noir de troc réduit à l’état de curiosité historique, les activités d’un individu pourraient être pistées en temps réel par la simple étude du sillage monétaire tracé par sa carte universelle. Il y avait des lois très strictes sur la protection des libertés individuelles, mais les lois ont la mauvaise habitude de s’effacer ou de se faire abroger chaque fois que la pression sociale se transforme en poussée totalitaire.
Le sillage monétaire concernant les cinq jours qui avaient précédé l’assassinat de Johnny indiquait qu’il s’agissait d’un homme modéré dans ses habitudes et dans son train de vie. Avant de me lancer sur les pistes ouvertes par la pelure qu’il m’avait donnée, j’avais déjà vérifié cela par moi-même en le filant discrètement pendant deux jours où il ne s’était rien passé de notable.
Il vivait seul dans le rucher de Bergson-Est, et une vérification de principe m’apprit qu’il n’avait pas changé d’adresse depuis sept mois locaux, soit un peu moins de cinq mois standard. Le matin, il déjeunait dans un bar du voisinage, puis se distransportait sur le Vecteur Renaissance, où il travaillait cinq ou six heures d’affilée dans une bibliothèque. Renseignements pris, il semble qu’il rassemblait des informations à partir de documents écrits appartenant aux archives. Il prenait ensuite un repas léger au comptoir d’un marchand ambulant, puis retournait travailler une heure ou deux. Pour terminer sa journée, il se distransportait dans son appartement de Lusus ou dans l’un de ses restaurants favoris sur un autre monde. Il rentrait rarement après vingt-deux heures. Il utilisait le distrans un peu plus que la moyenne de ses concitoyens de Lusus, mais son emploi du temps n’était pas beaucoup plus mouvementé. Les pelures confirmaient qu’il n’avait rien fait d’extraordinaire, la semaine où il avait été assassiné, à part quelques emplettes : une paire de chaussures un jour, de l’épicerie le lendemain, et une visite dans un bar de Renaissance V le jour du « meurtre ».
Je le retrouvai à l’heure du dîner dans le petit restaurant de la rue du Dragon-Rouge, près de la porte distrans de Tsingtao-Hsishuang Panna. Les plats étaient très épicés, à vous emporter le palais, mais excellents.
— Comment ça se passe ? me demanda-t-il.
— Au poil. J’ai mille marks de plus que le jour où je vous ai connu à mon compte en banque, et j’ai découvert un fameux restaurant cantonais.
— Ravi de voir que mon argent sert à quelque chose de noble.
— À propos de votre argent… D’où vous vient-il ? Ce n’est pas en fréquentant une petite bibliothèque du Vecteur Renaissance que vous devez vous remplir les poches.
Il haussa un sourcil.
— J’ai fait un… modeste héritage.
— Pas trop modeste, j’espère. J’aimerais bien continuer d’être payée.
— Cela suffira amplement à nos besoins, H. Lamia. Qu’avez-vous découvert d’intéressant ?
Je haussai les épaules.
— Dites-moi ce que vous faites à la bibliothèque.
— Je ne vois pas le rapport.
— Il y en a peut-être un.
Il me jeta un drôle de regard. Je me sentis soudain les jambes en coton.
— Vous me rappelez quelqu’un, murmura-t-il d’une voix douce.
— Ah ?
Venant de n’importe qui d’autre, cette réplique aurait eu le don de me refroidir.
— Qui ? demandai-je.
— Une… femme que j’ai connue… il y a très longtemps.
Il se passa la main sur le front, comme s’il était soudain très las ou comme si la tête lui tournait.
— Comment s’appelait-elle ?
— Fanny.
Il avait presque chuchoté ce nom. Je savais de qui il voulait parler. John Keats avait eu une fiancée nommée Fanny. Leur histoire d’amour avait été une succession de frustrations romantiques qui l’avaient conduit presque au bord de la folie. Au moment de sa mort, en Italie, seul à l’exception d’un compagnon de voyage, se sentant abandonné de ses amis et de sa bien-aimée, il avait demandé qu’un paquet de lettres non ouvertes et une boucle de la chevelure de Fanny soient déposés à côté de lui dans sa tombe.
Je n’avais jamais entendu parler de John Keats avant la visite de Johnny, mais j’avais eu le temps de me documenter depuis sur toutes ces conneries avec mon persoc.
— Vous ne voulez pas me dire ce que vous faites à la bibliothèque ? insistai-je.
Le cybride s’éclaircit la voix.
— Je cherche un poème. Ou des fragments de l’original.
— Un poème de Keats ?
— Oui.
— Ce ne serait pas plus facile d’interroger votre persoc ?
— Naturellement. Mais il est important pour moi de voir l’original… De le toucher.
Je méditai quelques instants sur ce qu’il venait de dire.
— De quoi parle ce poème ?
Il sourit… ou, du moins, ses lèvres sourirent tandis que ses yeux noisette demeuraient pensifs.
— Il s’appelle Hypérion. Il est difficile de vous expliquer… de quoi il parle. D’échec artistique, je suppose. Keats ne l’a jamais achevé.
Je repoussai mon assiette pour tremper mes lèvres dans ma tasse de thé tiède.
— Vous dites que Keats ne l’a jamais achevé. Cela veut-il dire que vous ne l’avez jamais achevé ?
L’étonnement que je lus alors sur son visage n’était pas simulé… à moins que les IA ne soient des acteurs consommés, ce qu’ils étaient peut-être bien, après tout.
— Mais, bon Dieu, murmura-t-il, comprenez que je ne suis pas John Keats. Le fait que ma personnalité soit calquée sur un gabarit de récupération ne fait pas plus de moi John Keats que vous n’êtes un monstre parce que vous vous appelez Lamia. Il y a un million d’influences diverses qui me distinguent de ce pauvre génie mélancolique.