— Vous avez pourtant dit que je vous rappelais Fanny.
— L’écho d’un rêve. Même pas. Il vous est déjà arrivé de prendre des stimulants mémoriels à base d’ARN, je suppose ?
— Quelquefois.
— C’est un peu comme ça. Des souvenirs… creux.
Un serveur humain nous apporta des biscuits-horoscopes.
— Cela vous intéresserait-il de visiter le vrai Hypérion ? lui demandai-je.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Le monde des Confins. Quelque part au-delà de Parvati, je crois.
Johnny avait l’air intrigué. Il venait de déchirer l’emballage de son biscuit, mais n’avait pas encore lu l’horoscope.
— On l’a aussi appelé le monde des Poètes, je crois, poursuivis-je. Et il y a une ville qui porte votre nom… ou celui de Keats.
Le jeune homme secoua la tête.
— Je regrette, dit-il, mais je n’en ai jamais entendu parler.
— Comment est-ce possible ? Les IA ne savent donc pas tout ?
Il eut un rire bref et sec.
— Celle à qui vous avez affaire est tout à fait ignare.
Il lut l’horoscope : GARDEZ-VOUS DE VOS IMPULSIONS.
Je croisai les bras.
— Vous savez, à part votre tour de passe-passe avec la banque, je n’ai toujours pas de preuve que vous soyez ce que vous prétendez.
— Donnez-moi la main, dit-il.
— La main ?
— Oui. Celle que vous voudrez. Là.
Il emprisonna ma main droite dans ses deux mains. Ses doigts étaient plus longs que les miens, mais moins musclés.
— Fermez les yeux, me dit-il.
Je lui obéis. Sans transition, je me retrouvai… nulle part. Ou plutôt quelque part au milieu de l’infoplan gris-bleu, planant au-dessus des autoroutes d’informations jaune de chrome, survolant, contournant par-dessous ou traversant de grandes cités rutilantes abritant des banques de données monumentales, des gratte-ciel écarlates enrobés de cocons de sécurité de glace noire, des entités simples comme des comptes courants personnels ou des grands comptes illuminant la nuit telles des raffineries en train de brûler. Au-dessus de tout cela, hors de vue, comme en suspens dans un espace distordu, était la gigantesque masse des IA, dont les communications les plus simples pulsaient comme de violents éclairs de chaleur le long d’horizons infinis. Quelque part, au loin, presque perdus dans le dédale des néons tridimensionnels délimitant une infime seconde d’arc dans l’incroyable infosphère d’un tout petit monde, je devinai plutôt que je ne distinguai deux yeux noisette qui m’attendaient tranquillement.
Johnny me lâcha la main. Puis il déchira l’emballage de mon biscuit et lut mon horoscope : INVESTISSEZ SAGEMENT DANS DES ENTREPRISES NOUVELLES.
— Doux Jésus ! chuchotai-je.
BB m’avait déjà emmenée faire un tour dans l’infosphère ; mais sans dérivation, l’expérience n’avait été qu’une ombre sans consistance à côté de celle-ci. C’était la même différence qu’entre une photo en noir et blanc représentant un feu d’artifice et le feu d’artifice lui-même.
— Comment faites-vous ça ? lui demandai-je.
— Pensez-vous faire avancer l’enquête demain ?
— Demain, répliquai-je, recouvrant mon sang-froid, j’ai l’intention de résoudre cette affaire.
Enfin, peut-être pas résoudre, mais démarrer pour de bon, au moins. Le dernier débit porté sur la pelure de Johnny indiquait le bar de Renaissance V. Je m’y étais rendue dès le premier jour, naturellement. J’avais discuté avec plusieurs habitués, car il n’y avait pas de personnel humain, mais je n’avais trouvé personne qui se souvînt de Johnny. J’y étais retournée deux fois, sans avoir davantage de succès. Mais le troisième jour, j’avais bien l’intention de rester jusqu’à ce que quelque chose craque.
Le bar était loin d’avoir la classe de la taverne aux boiseries et aux cuivres où Johnny et moi étions allés sur TC2. Celui-ci était coincé à l’étage d’une bâtisse lépreuse dans un quartier délabré à deux rues de la bibliothèque où Johnny passait ses journées. Ce n’était pas le genre d’endroit où il avait l’habitude de s’arrêter en allant sur la place où se trouvaient les cabines distrans, mais c’était le lieu parfait pour discuter en privé avec quelqu’un qu’il aurait rencontré à la bibliothèque ou en chemin.
Il y avait six heures que j’étais là, et je commençais à en avoir marre des cacahuètes salées et de la bière éventée lorsqu’un vieux dépenaillé entra. Je compris tout de suite qu’il s’agissait d’un habitué à sa manière de pousser la porte sans s’arrêter ni regarder autour de lui et de se diriger droit sur une petite table, dans le fond, où il commanda un whisky avant même que le mécaserveur fût parvenu à sa hauteur. Lorsque je m’approchai de sa table, je m’aperçus qu’il n’était pas tant dépenaillé qu’accablé, à l’image des hommes et des femmes que j’avais aperçus dans les boutiques ou aux étals du voisinage. Il leva vers moi des yeux rougis et résignés.
— Vous permettez que je m’assoie cinq minutes ?
— Ça dépend, frangine. Vous vendez quoi ?
— Je ne vends pas, j’achète.
Je m’assis, posai ma chope sur la table et fis glisser vers lui une photo bidim de Johnny en train d’entrer dans la cabine distrans de TC2.
— Vous avez déjà vu ce gus ?
Il jeta un coup d’œil à la photo, puis reporta toute son attention sur son whisky.
— C’est possible.
Je fis signe au méca de nous servir une autre tournée.
— Si vous l’avez vu, c’est votre jour de chance.
Il renifla et frotta le dos de sa main contre sa joue grise mal rasée.
— Si ce que vous dites est vrai, ce sera bien la première fois depuis une putain d’éternité. Combien ? Et quoi ? ajouta-t-il en plissant les yeux.
— Des renseignements. La somme dépendra de leur quantité. Vous l’avez vu ?
Je sortis de la poche de ma tunique une coupure de cinquante marks achetée au marché noir.
— Ouais.
La coupure glissa sur la table, mais je gardai la main dessus.
— Quand ?
— Mardi dernier. Le matin.
C’était la bonne date. Je lui laissai les cinquante marks et sortis un nouveau billet.
— Il était seul ?
Le vieil homme s’humecta les lèvres.
— Attendez que je réfléchisse. Je ne crois pas… Non. Il était là bas… (Il désigna une table, dans le fond.) Il y en avait deux autres avec lui. L’un d’eux… C’est grâce à ça que je me suis rappelé…
— Quoi ?
Il se frotta le pouce et l’index en un geste aussi éternel que la rapacité humaine.
— Parlez-moi de ces deux hommes, l’encourageai-je.
— Le jeune… votre ami… il était avec un de ces mecs, vous savez, ces écolos qui portent la robe et qu’on voit souvent à la TVHD… avec leurs foutus arbres…
Des arbres ?
— Un Templier ! m’écriai-je, sidérée.
Qu’est-ce qu’un Templier faisait dans un bar de Renaissance V ? S’il en avait après Johnny, pourquoi portait-il sa robe ? C’était comme si un assassin allait faire son coup en costume de clown.
— C’est ça. Un Templier. Une robe brune, et l’air oriental.
— Un homme ?
— Je vous l’ai déjà dit.
— Vous ne pouvez pas le décrire mieux ?
— Non. Un Templier. Une grande perche. J’ai pas pu bien voir sa gueule.
— Et l’autre ?
Le vieux haussa les épaules. Je sortis un nouveau billet et le posai avec l’autre à côté de mon verre.
— Est-ce qu’ils sont arrivés ensemble ? Les trois hommes ?
— Je ne me… Attendez. Le Templier et votre copain sont arrivés les premiers. J’ai remarqué la robe avant que le deuxième les rejoigne.
— Décrivez-moi le deuxième.
Il fit signe au mécaserveur de lui remettre ça. Je tendis ma carte de crédit, et le méca s’éloigna sur ses répulseurs bruyants.
— Comme vous, dit-il. Un peu comme vous.
— Trapu ? Avec des jambes et des bras costauds ? Un Lusien ?
— Ouais. J’sais pas, j’suis jamais allé là-bas.
— Quoi d’autre ?
— Pas de cheveux sur le front. Juste un truc comme ma petite nièce en avait dans le temps. Une queue de…
— Une queue de cheval.
— Ouais.
Il tendit la main vers les billets.
— Encore une ou deux questions, lui dis-je. Ils se sont disputés ?
— Non. J’crois pas. Ils parlaient tranquillement dans leur coin. Y’a pas grand monde à cette heure-là.
— Quelle heure était-il ?
— Dix heures du matin, environ.
Cela coïncidait avec les indications de la pelure.
— Vous n’avez pas du tout entendu leur conversation ?
— Non.
— Qui parlait le plus ?
Il but une gorgée et plissa le front sous l’effort de la réflexion.
— Le Templier, au début. Votre copain se contentait de répondre à ses questions, je crois. À un moment, il a eu l’air surpris.
— Choqué ?
— Non. Juste étonné. Comme si le mec à la robe brune lui avait dit une chose à laquelle il ne s’attendait pas.
— Vous avez dit que le Templier parlait beaucoup au début. Et ensuite, qui parlait le plus ? Mon copain ?
— Non. Celui à la queue de cheval. Ensuite, ils sont sortis.
— Ils sont sortis tous les trois ?
— Non. Seulement votre copain et le mec à la queue de cheval.
— Le Templier est resté en arrière ?
— Ouais. Enfin, j’crois bien. J’me suis levé pour aller aux chiottes. Quand j’suis revenu, j’crois bien qu’il était plus là.
— De quel côté sont partis les deux autres ?
— J’en sais rien, merde ! J’étais là pour boire un coup, pas pour jouer aux espions !
Je hochai la tête. Le méca s’approcha aussitôt de nous, mais je l’écartai d’un signe de main. Le vieil homme fronça les sourcils en le regardant s’éloigner.
— Vous dites qu’ils ne se disputaient pas quand ils sont sortis ? Rien ne pouvait laisser croire que l’un des deux forçait l’autre à partir ?
— Qui ça ?
— Mon copain et celui à la queue de cheval.
— Ben… Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
Il reluqua l’argent entre ses mains crasseuses, puis le whisky dans le compartiment vitré du mécaserveur. Il devait se dire qu’il n’obtiendrait plus de moi ni l’un ni l’autre.
— Et d’abord, pourquoi voulez-vous savoir tous ces trucs ?
— Je suis à la recherche de mon copain, lui dis-je.
Je regardai autour de moi. Il y avait une vingtaine de consommateurs attablés. La plupart semblaient être des habitués.
— Qui d’autre aurait pu les voir ? demandai-je. Y a-t-il quelqu’un d’autre ici qui se trouvait dans la salle ce jour-là ?
— Personne, fit-il d’une voix pâteuse.
Je m’aperçus pour la première fois que ses yeux avaient exactement la même couleur que le whisky qu’il éclusait. Posant un dernier billet de vingt marks sur la table, je me levai en disant :
— Merci, mon vieux.
— À vot’ service, frangine.
Le méca roulait déjà vers lui avant que j’aie atteint la porte.