La blessure allait de la naissance de ses cheveux à son sourcil gauche. Rien de profond, mais ce n’était pas joli à voir. Lorsque je revins de la salle de bain avec un pansement adhésif pour l’appliquer sur son front, il s’était déjà redressé tout seul.
— Que s’est-il passé ? lui demandai-je.
— Deux hommes… Ils m’attendaient dans la chambre quand je suis entré. Ils ont neutralisé l’alarme de la terrasse.
— Il faudra vous faire rembourser votre abonnement sécurité. Et ensuite ?
— J’ai résisté. Ils voulaient m’entraîner sur le palier. L’un d’eux avait une seringue, mais j’ai réussi à la lui faire sauter des mains.
— Qu’est-ce qui les a fait fuir ?
— J’ai déclenché l’alarme intérieure.
— Mais pas celle du rucher ?
— Non. Je ne voulais pas que la sécurité intervienne.
— Comment avez-vous été blessé ?
Il eut un sourire gêné.
— C’est ma faute. Quand ils m’ont lâché, j’ai voulu les poursuivre et j’ai glissé. Je suis tombé sur le coin de la table de nuit.
— Pas très glorieux comme bagarre, ni d’un côté ni de l’autre.
J’allumai une lampe et me penchai sur la moquette jusqu’à ce que je trouve la seringue, qui avait roulé sous le lit.
Johnny la regarda comme si c’était un serpent à sonnettes.
— Qu’en dites-vous ? demandai-je. Encore le sida 2 ?
Il secoua négativement la tête.
— Je connais un endroit où ils pourront l’analyser, lui dis-je. Mais, à mon avis, ce doit être un simple somnitrank. Ils voulaient vous forcer à les suivre. Ils n’avaient pas l’intention de vous supprimer.
Johnny toucha son pansement en faisant la grimace. Le sang continuait de couler.
— Pourquoi voudrait-on enlever un cybride ? murmura-t-il.
— Je n’en sais pas plus que vous. Mais je commence à me demander si cette fameuse tentative de meurtre n’était pas plutôt une tentative d’enlèvement.
Il secoua de nouveau la tête, sans rien dire.
— Est-ce que l’un des deux hommes avait une queue de cheval ? fis-je à brûle-pourpoint.
— Je n’en sais rien. Ils portaient tous les deux une casquette et un masque à osmose.
— Est-ce que l’un d’eux aurait pu être assez grand pour être un Templier, ou assez fort pour être un Lusien ?
— Un Templier ? fit Johnny, surpris. Non. Le premier était de taille moyenne. Celui qui tenait la seringue, par contre, aurait pu être un Lusien. Il était assez costaud.
— Vous avez donc pu résister les mains nues à un Lusien. Utiliseriez-vous par hasard des bioprocesseurs ou des implants amplificateurs dont vous ne m’auriez pas encore parlé ?
— Non. J’étais simplement hors de moi.
Je l’aidai à se remettre debout.
— Ainsi, les IA peuvent se mettre en colère ?
— Moi oui.
— Venez. Je connais une clinique automatique qui fait de bons prix. Ensuite, vous resterez quelque temps chez moi.
— Chez vous ? Pourquoi ?
— Vous êtes monté en grade. Vous n’avez pas seulement besoin d’une détective, à présent, mais d’une protection rapprochée.
Mon logement n’était pas répertorié comme un appartement dans le plan de zonage du Rucher. C’était un loft, un entrepôt rénové repris à l’un de mes amis qui avait eu quelques ennuis avec des requins de la finance. Il avait décidé, sur le tard, d’émigrer vers l’une des colonies des Confins, et j’estimais avoir fait une bonne affaire en prenant cet endroit situé à un kilomètre de mon bureau. L’environnement était peut-être un peu pénible, et le vacarme des docks éclipsait parfois les conversations, mais je disposais de dix fois plus de place que je n’en aurais eu dans un appartement normal, et cela me permettait d’utiliser mes haltères et tout mon équipement à domicile.
Johnny semblait sincèrement intrigué par cet endroit. Pour ma part, je me serais donné des baffes tellement j’étais contente. Encore un peu et je me serais mis du rouge aux lèvres et aux ongles pour plaire à ce cybride.
— Pourquoi êtes-vous venu vous établir sur Lusus ? lui demandai-je. La plupart des gens qui sont nés sur un autre monde ont du mal à s’adapter à la gravité et trouvent les paysages insipides. Sans compter que vos recherches se font à la bibliothèque de Renaissance V. Qu’est-ce qui vous attire ici ?
J’écoutai gravement et attentivement ses explications. Ses cheveux étaient drus sur le sommet de la tête, avec une raie au milieu, et retombaient sur son col en petites boucles auburn. Il appuyait souvent la joue contre son poing quand il parlait. Je m’avisai subitement, en l’écoutant, que son intonation était en fait une absence d’accent propre à quelqu’un qui a appris un langage de toutes pièces, de manière parfaite mais sans les raccourcis nonchalants d’une personne dont c’est la langue maternelle. De plus, au fond de tout cela, je distinguais un rien d’accent chantant qui me rappelait la façon de parler d’un monte-en-l’air que j’avais connu autrefois et qui avait grandi sur Asquith, un monde éloigné et tranquille du Retz, colonisé par les premiers immigrants de l’Expansion, originaires d’une région de l’Ancienne Terre appelée Îles Britanniques.
— J’ai vécu sur un grand nombre de mondes, me dit Johnny. Ma fonction est d’observer.
— En tant que poète ?
Il secoua la tête, fit la grimace et porta la main à son pansement.
— Non. Je ne suis pas un poète. C’est l’autre qui l’était.
Malgré les circonstances, il émanait de Johnny une énergie et une vitalité que j’avais rencontrées chez très peu d’hommes. Je ne sais comment l’expliquer, mais j’avais vu des salles entières, pleines de personnages importants, se défaire puis se refaire autour de personnalités comme la sienne. Il ne s’agissait pas seulement de ses réticences et de sa sensibilité, mais d’une sorte d’intensité qu’il émettait même lorsqu’il se contentait d’observer.
— Et vous, demanda-t-il, pourquoi vivez-vous ici ?
— J’y suis née.
— Vous avez quand même passé toute votre enfance sur Tau Ceti Central. Votre père était sénateur.
Je ne répondis pas.
— Beaucoup de gens s’attendaient à vous voir vous lancer dans la politique, poursuivit-il. Est-ce le suicide de votre père qui vous en a dissuadée ?
— Ce n’était pas un suicide.
— Ah bon ?
— La justice et les médias ont conclu au suicide, murmurai-je d’une voix sans intonation, mais c’est faux. Mon père n’aurait jamais fait ça.
— Il a donc été assassiné ?
— Oui.
— Malgré l’absence de tout suspect ou de mobile plausible ?
— Oui.
— Je vois, me dit Johnny, dont les cheveux brillaient comme de l’airain à la lueur des lumières du dock qui filtraient à travers les vitres poussiéreuses. Cela vous plait d’être détective ?
— Quand le boulot me réussit. Vous avez faim ?
— Non.
— Allons nous coucher, dans ce cas. Vous pouvez prendre le canapé.
— Et cela vous réussit souvent ? Le métier de détective ?
— Nous verrons ça demain.
Le lendemain matin, Johnny se distransporta sur le Vecteur Renaissance à peu près à son heure habituelle, attendit un moment sur la place puis reprit le distrans jusqu’au Musée de la Colonisation sur Sol Draconi Septem. De là, il rejoignit le terminex principal de Nordholm et se distransporta, pour finir, sur la planète des Templiers appelée le Bosquet de Dieu.
Nous avions tout synchronisé à l’avance. Je l’attendais sur Renaissance V, dans l’ombre de la colonnade.