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Ils me firent précipitamment un passage. Je franchis prudemment la porte, étourdisseur levé. Queue de cheval n’avait plus son poignard, mais j’ignorais de quels autres joujoux il pouvait disposer.

Plan d’eau miroitant. Vaguelettes mauves de Mare Infinitus. La passerelle en bois, étroite, passait à dix mètres au-dessus des caissons de flottaison. Elle s’éloignait en direction d’un récif de corail féerique et d’une île de varech jaune avant de faire une boucle pour revenir à son point de départ, mais un pont encore plus étroit offrait un raccourci pour gagner la porte suivante. Queue de cheval était en train d’escalader la grille qui portait une pancarte ENTRÉE INTERDITE, et retombait agilement de l’autre côté pour reprendre sa course.

Arrivée à la grille, je m’arrêtai, mis le sélecteur de mon arme sur faisceau serré et balayai l’espace devant moi d’un rayon invisible comme si j’étais un jardinier en train d’arroser sa pelouse.

Queue de cheval sembla trébucher légèrement, mais réussit à parcourir les derniers dix mètres qui le séparaient de la porte et à passer de l’autre côté. Je poussai un juron et escaladai à mon tour la grille, ignorant les injonctions d’un guide templier derrière moi. J’aperçus en un éclair la pancarte qui conseillait aux visiteurs de se couvrir de leurs combinaisons thermiques, puis je me retrouvai de l’autre côté, sentant à peine un picotement au moment où je franchissais la porte distrans.

Le blizzard soufflait, fouettant le champ de confinement incurvé qui transformait le parcours touristique en un tunnel transparent à travers la blancheur déchaînée de Sol Draconi Septem, ou tout au moins une partie de ses régions septentrionales où les groupes de pression templiers de la Pangermie avaient mis le holà au projet de réchauffement atmosphérique de la colonie afin de sauver les spectres arctiques en péril. Je sentais le poids des 1,7 g standard sur mes épaules comme si c’était la barre de mon appareil de musculation. Dommage que l’autre ait été lui aussi un Lusien. S’il avait été dans la moyenne physique du Retz, il n’y aurait eu aucun doute sur le vainqueur de cette course. Mais nous allions bien voir qui tenait la meilleure forme.

Il avait une cinquantaine de mètres d’avance sur moi, et il se retournait sans cesse pour regarder par-dessus son épaule. La porte suivante ne devait pas être loin, mais le blizzard empêchait de distinguer quoi que ce soit en dehors du tunnel. Je galopais allègrement dans son sillage. Eu égard à la gravité, ce parcours était le plus court de toute l’excursion. Le tunnel s’incurvait à une centaine de mètres à peine du point de départ vers lequel il nous ramenait. Je savais que je gagnais sur Queue de cheval. J’entendais sa respiration haletante. Je n’étais même pas essoufflée. Il ne pouvait plus m’échapper. Nous n’avions dépassé aucun touriste jusqu’à présent, et personne ne semblait nous poursuivre. Après tout, ce n’était pas un trop mauvais endroit pour lui tomber dessus et lui poser quelques questions.

Il était à trente mètres de la sortie lorsqu’il se retourna subitement, mit un genou à terre et pointa son pistolet thermique. Le premier tir fut trop court. Il ne devait pas avoir l’habitude de la gravité sur Sol Draconi. Mais le rayon avait tout de même laissé un sillon à un mètre de moi dans le sol gelé. Et il était en train d’ajuster sa visée.

Je sortis du champ de confinement, enfonçant d’abord mon épaule dans la résistance élastique et titubant dans des congères qui m’arrivaient à la taille. Les rafales glacées me brûlaient les poumons. La neige forma une gangue sur mon visage et mes bras nus en l’espace de quelques secondes. J’aperçus Queue de cheval qui me cherchait à l’intérieur du tunnel éclairé, mais le blizzard jouait maintenant en ma faveur et je fendis les congères pour me rapprocher de l’endroit où il se trouvait.

Il passa la tête, les épaules et le bras droit à travers la paroi de confinement, clignant des yeux pour chasser les particules de glace qui se formaient instantanément sur ses joues et son front. Son second tir passa trop haut, mais je sentis la chaleur du rayon au-dessus de ma tête. J’étais maintenant à moins de dix mètres de lui. Je réglai mon étourdisseur sur son faisceau le plus large et arrosai tout l’espace dans sa direction sans sortir la tête de la congère où je m’étais enfoncée.

Queue de cheval laissa choir son pistolet dans la neige et tomba en arrière de l’autre côté de la paroi de confinement.

Je poussai un cri de triomphe, qui se perdit dans la tourmente, et titubai en direction du tunnel. Mes pieds et mes mains étaient des prolongements lointains qui ne ressentaient plus ni le chaud ni le froid. Mes joues et mes oreilles, par contre, étaient en feu. J’essayai de ne pas y penser et me jetai de nouveau contre le champ élastique.

C’était une enceinte de confinement de classe 3, prévue pour contenir les éléments et tout ce qui avait au moins la taille imposante d’un spectre arctique tout en permettant au touriste égaré ou aux agents d’entretien de rentrer sans problème dans le circuit. Mais j’étais sonnée par le froid, et je me cognai sans succès pendant plusieurs secondes contre la paroi molle, comme une mouche dans du plastique transparent, mes pieds dérapant sur la glace et la neige. Je réussis finalement à m’introduire lourdement dans le tunnel, non sans avoir à tirer mes jambes derrière moi.

La soudaine chaleur du tunnel me communiqua un tremblement irrépressible. Des aiguilles de glace tombèrent partout autour de moi tandis que je forçais d’abord mes genoux puis mes pieds à soutenir mon poids.

Je vis Queue de cheval qui parcourait péniblement les cinq mètres qui le séparaient de la porte. Son bras droit pendait comme s’il était cassé. Je connaissais le genre de douleur que peut causer un neuro-étourdisseur, et je n’aurais pas voulu me trouver à sa place. Il tourna la tête pour me regarder tandis que je me remettais à courir, tant bien que mal, dans sa direction, puis il franchit la porte.

Alliance-Maui. L’atmosphère était tropicale et saturée d’odeurs de végétation et d’océan. Le ciel avait la couleur d’azur de l’Ancienne Terre. Je vis immédiatement que le parcours débouchait sur l’une des rares îles mobiles encore naturelles que les Templiers avaient sauvées de la colonisation hégémonienne. C’était une assez grande île, de cinq cents mètres de long environ. De l’endroit où je me trouvais, sur une plate-forme circulaire au milieu de laquelle se dressait le tronc-mât principal, j’apercevais les larges voiles qui se gonflaient avec le vent et les traînes bleues des lianes de gouvernail. La porte de sortie n’était qu’à quinze mètres de là, au pied d’un escalier, mais j’avais vu Queue de cheval courir dans la direction opposée, sur le sentier principal, vers une série de huttes et de stands touristiques situés non loin du bord de file.

C’était le seul endroit, à mi-chemin du parcours touristique, où il était permis aux marcheurs fatigués de se reposer en achetant des rafraîchissements et des souvenirs au bénéfice de la Fraternité des Templiers. Je m’élançai vers les marches, toujours frissonnante, mes vêtements pleins de neige qui fondait rapidement. Pourquoi Queue de cheval se dirigeait-il vers ces huttes ?

Dès que je vis les tapis rutilants alignés pour les touristes qui désiraient les louer, je compris ce qu’il voulait faire. L’usage des hawkings était officiellement prohibé sur la plupart des mondes du Retz, mais ils faisaient encore partie des traditions d’Alliance-Maui à cause de la légende de Siri. D’une longueur de moins de deux mètres sur un de large, ces antiques jouets attendaient les touristes pour les promener au-dessus de la mer et les ramener sur l’île mobile. Si Queue de cheval mettait la main sur un de ces tapis…

Je fonçai de toute la vitesse de mes jambes meurtries, rattrapai mon homme à quelques mètres des hawkings et le plaquai au-dessous des genoux. Nous roulâmes au milieu des étals et des quelques touristes qui s’écartaient en poussant des cris.