Mon père m’avait appris quelque chose qu’un enfant ne peut ignorer qu’à ses risques et périls. Un grand gaillard, quand il est fort, peut toujours battre un plus petit que lui. Dans ce cas précis, nous étions à peu près à égalité. Queue de cheval se dégagea comme une anguille et bondit sur ses pieds, adoptant instantanément la posture de combat d’un lutteur asiatique, bras écartés, doigts tendus. Nous allions bien voir, maintenant, qui de nous deux était le gaillard le plus fort.
Ce fut lui qui porta le premier coup au but. Il feinta de la main gauche à plat, doigts serrés, et lança à la place son pied en arc de cercle. J’esquivai, mais pas assez rapidement. L’impact fut assez fort pour me paralyser quelques secondes l’épaule gauche et le haut du bras.
Queue de cheval recula en dansant. Je suivis. Il lança un direct du droit que je bloquai, puis une manchette de la main gauche que je parai avec mon avant-bras droit. Il recula en dansant, tourna soudain sur lui-même et balança un coup du pied gauche. J’esquivai. Je happai sa jambe au passage et l’envoyai rouler dans le sable.
Il se releva d’un bond. Je le cueillis d’un crochet du gauche qui le fit retomber. Il roula plusieurs fois sur lui-même et se redressa sur les genoux. Mon pied vola et le heurta juste derrière l’oreille gauche. J’avais mesuré la force du coup de manière à le laisser conscient.
Trop conscient, constatai-je la seconde suivante lorsqu’il réussit à faire passer quatre doigts tendus sous ma garde, visant le cœur. Mais il ne réussit qu’à endolorir quelques couches de muscles sous mon sein droit. Je le cognai de toutes mes forces en plein sur la bouche, faisant gicler le sang. Il roula jusqu’au bord de l’eau et ne bougea plus. Derrière nous, les gens se bousculaient devant la porte distrans et hurlaient pour que la police arrive.
Je soulevai par la queue celui qui était censé vouloir assassiner Johnny, le tirai à l’écart près de l’eau et lui plongeai la tête dedans pour le faire revenir à lui. Puis je le fis rouler sur le dos et le soulevai par le col froissé et maculé de sa chemise. Nous n’allions pas avoir plus d’une minute ou deux avant que les autorités rappliquent.
Il leva vers moi un regard vitreux. Je le secouai une bonne fois et me penchai pour dire :
— Écoute-moi bien, mon pote. Il faut que nous ayons, toi et moi, une conversation courte mais sérieuse. Pour commencer, je veux savoir qui tu es et ce que tu as contre la personne que tu suivais.
Je sentis la montée du courant avant de voir la lumière bleue. Je lâchai la chemise de l’homme en jurant. Aussitôt, tout son corps fut entouré d’un nimbe électrique. Je fis un bond en arrière, mais pas avant que mes propres cheveux se dressent et que toutes les alarmes de mon persoc se mettent à bourdonner impérieusement. Queue de cheval ouvrit la bouche pour hurler, et je vis le bleu à l’intérieur comme des effets spéciaux holos réalisés avec peu de moyens. Le devant de sa chemise grésilla, noircit et prit feu. Sur son torse se formèrent des pustules bleues, comme sur une ancienne pellicule de cinéma perforée par le feu. Les pustules s’élargirent, se touchèrent, s’élargirent encore. Je vis l’intérieur de sa cavité thoracique, avec des organes entourés de flammes bleues. Il hurla de nouveau, cette fois-ci de manière audible, et je vis ses dents et ses yeux se transformer en flammes bleues.
Je fis un nouveau pas en arrière.
Queue de cheval était maintenant tout en flammes. Le centre bleu était éclipsé par le feu rouge orange. La chair explosait comme si les os s’embrasaient de l’intérieur. En moins d’une minute, il prit l’apparence d’une momie carbonisée, recroquevillée dans la posture d’un boxeur comme toutes les victimes des flammes. Je me détournai, la main sur la bouche, dévisageant les quelques témoins présents pour voir si l’un deux aurait pu être responsable de ce qui venait de se passer. Je ne vis que des yeux élargis et des regards apeurés. Plus loin, des gardes de la sécurité déboulaient en force de la porte distrans.
Merde.
Au-dessus de ma tête, les voiles de l’arbre étaient gonflées par le vent, et les diaphanes, magnifiques même en plein jour, volaient au milieu d’une végétation tropicale parée de mille couleurs. La lumière du soleil faisait miroiter l’océan bleu. La route de chacune des deux portes m’était barrée. Celui qui semblait être à la tête du détachement de la sécurité avait dégainé son arme.
J’atteignis la première, en trois enjambées, le tapis hawking le plus proche, essayant désespérément de me rappeler, à partir de l’unique fois où j’étais montée sur l’un d’eux, vingt ans avant, comment on faisait fonctionner les fils de commande. En désespoir de cause, je tapai sur tous les motifs.
Le tapis se raidit et s’éleva à dix centimètres du sol. J’entendis les cris des gardes qui fendaient la foule. Une femme en costume voyant de Renaissance Minor pointa le doigt dans ma direction. Je sautai du tapis, rassemblai rapidement les sept autres hawkings et remontai sur le mien. À peine capable de retrouver les motifs de vol sous l’amoncellement des autres tapis, je cognai comme une folle sur les commandes jusqu’à ce que le hawking se décide à décoller, en me faisant presque basculer en arrière.
Cinquante mètres plus loin, à une hauteur de trente mètres, je balançai à la mer les autres tapis et me retournai pour voir ce qui se passait en bas. Plusieurs uniformes gris étaient penchés sur les restes carbonisés de Queue de cheval. Quelqu’un pointait un bâton argenté dans ma direction.
De folles aiguilles de douleur glacée se propagèrent le long de mon bras, de mon épaule et de ma nuque. Mes paupières devinrent lourdes comme du plomb. Je faillis glisser du tapis du côté droit. J’agrippai de la main gauche le côté opposé, me penchai en avant et martelai le motif d’ascension avec des doigts que je ne sentais plus. Dès que le tapis grimpa, je tâtai ma manche droite à la recherche de mon propre étourdisseur. Mais la sangle élastique était vide.
Une minute ou deux plus tard, je pus me redresser et reprendre un peu mes esprits. Mes doigts étaient encore douloureux et j’avais une migraine de tous les diables, mais l’île mobile était loin derrière moi et devenait de plus en plus petite. Un siècle plus tôt elle aurait été remorquée par un attelage de dauphins amenés spécialement ici à cet effet pendant l’hégire. Mais les opérations de pacification menées par l’Hégémonie pendant la révolte de Siri avaient eu pour conséquence l’extermination de la plus grande partie des mammifères marins, et les îles dérivaient aujourd’hui au hasard, livrées uniquement aux touristes et aux exploitants des installations de villégiature.
Je balayai l’horizon du regard à la recherche d’une autre île ou de l’un des rares continents de cette planète. Mais je ne vis rien d’autre que le ciel bleu, l’océan infini et les fines traînées de nuages à l’ouest. À moins que ce ne fût l’est ?
Je sortis mon persoc et entrepris de demander l’accès à l’infosphère générale. Mais j’arrêtai avant de valider. Si les autorités essayaient de retrouver ma trace, la première chose qu’elles feraient serait de me localiser et de me coller aux fesses un glisseur ou un VEM de la sécurité. Je n’étais pas sûre qu’elles puissent le faire à partir d’un accès sur mon persoc, mais autant éviter de leur faciliter la tâche. Je me contentai donc de laisser le persoc en sommeil, et scrutai de nouveau les quatre horizons.
Bravo, Brawne. Te voilà en train de foncer à deux cents mètres d’altitude sur un tapis volant âgé d’au moins trois siècles, sans même savoir combien d’heures – ou de minutes – d’énergie il reste dans les fils de commande, à mille kilomètres ou plus de toute terre, et complètement perdue, pour tout dire. Encore bravo !