Il me parla de l’illusion prolongée, du voyage de retour en Angleterre, des retrouvailles avec une Fanny qui n’était pas Fanny et de la dépression nerveuse que cela avait failli provoquer. Il me confia son incapacité à écrire de la poésie, son éloignement de plus en plus grand par rapport aux imposteurs cybrides, sa retraite dans un état qui ressemblait à une catatonie mêlée d’« hallucinations » empruntées à sa véritable existence d’IA dans un TechnoCentre pratiquement incompréhensible pour un poète du XIXe siècle. Il me fit part, enfin, de l’effondrement total de ses illusions et de l’abandon du « Projet Keats ».
— En fait, murmura-t-il, toute cette comédie sinistre me faisait de plus en plus penser à un passage d’une lettre que j’ai… qu’il a écrite à son frère George quelque temps avant sa maladie, et où il disait :
N’existerait-il pas des êtres supérieurs qui pourraient s’amuser des attitudes gracieuses quoique purement instinctives où mon esprit m’entraîne, de la même manière que je m’amuse de la vivacité d’une hermine ou des angoisses d’un daim ? Bien qu’une rixe en pleine rue soit chose haïssable, les énergies qui s’y déploient sont intéressantes. Vus par un être supérieur, nos raisonnements peuvent prendre la même coloration. Bien qu’erronés, ils n’en sont peut-être pas moins valables. C’est cela, la véritable nature de la poésie.
— Vous pensez que le… Projet Keats… était nuisible ? demandai-je.
— Tout ce qui est fait pour tromper est haïssable, à mon avis.
— Peut-être y a-t-il plus en vous de John Keats que vous ne voulez bien le reconnaître.
— Non. L’absence d’instinct poétique a démontré le contraire, même au milieu des illusions les plus élaborées.
Je fis du regard le tour de la pièce, avec ses formes noires dont les contours étaient à peine visibles.
— Les IA savent-elles que nous sommes ici ?
— Probablement. Presque certainement, même. Il n’y a pas un seul endroit où je puisse aller sans que le TechnoCentre ne retrouve ma trace et me suive. Mais ce sont les autorités du Retz et ses brigands que nous avons voulu fuir, n’est-ce pas ?
— Vous savez néanmoins, à présent, que c’est quelqu’un – ou une intelligence du Centre – qui vous a attaqué.
— Oui, mais uniquement sur le territoire du Retz. Ce genre d’action violente ne serait pas toléré dans le Centre.
Un bruit monta de la rue. J’espérais que ce n’était qu’un pigeon. Ou peut-être le vent qui poussait des débris sur les pavés.
— Comment le TechnoCentre va-t-il réagir à ma présence ici ? demandai-je.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Ce doit être un secret, tout de même.
— C’est… quelque chose qui, d’après eux, ne regarde pas l’humanité.
Je secouai la tête. Geste futile, dans cette obscurité.
— La reconstitution de l’Ancienne Terre… La résurrection de… combien de personnalités humaines, sous la forme de cybrides peuplant des environnements recréés… Des IA qui assassinent d’autres IA… Et cela ne regarde pas les humains !
Je me mis à rire, mais repris le contrôle en ajoutant :
— Même Jésus-Christ a versé des larmes, Johnny.
— C’est certain. Ou presque.
Je me déplaçai jusqu’à la fenêtre, sans me soucier de savoir si j’offrais une cible à quelqu’un qui se serait posté en bas dans la rue sombre, et je sortis une cigarette de ma poche. Elles avaient pris l’humidité quand j’avais pourchassé mon homme dans les congères, mais l’une d’elles s’alluma quand même quand je la frottai.
— Tout à l’heure, Johnny, quand vous m’avez dit que l’analogue de l’Ancienne Terre était complet et que je vous ai demandé :
« Pourquoi, pour l’amour de Dieu ? », vous m’avez répondu quelque chose comme : « Vous ne croyez pas si bien dire. » Est-ce que c’était juste une plaisanterie à la con, ou bien aviez-vous réellement une idée derrière la tête ?
— Je voulais dire que c’était peut-être effectivement pour l’amour de Dieu.
— Expliquez-vous.
Je l’entendis soupirer dans l’obscurité.
— Je ne comprends pas la finalité exacte du Projet Keats ou des autres analogues de l’Ancienne Terre, mais je les soupçonne de faire partie d’un programme plus vaste du TechnoCentre, vieux de sept siècles standard au moins, visant à créer l’Intelligence Ultime.
— L’Intelligence Ultime, répétai-je, exhalant ma fumée. Hum… Le TechnoCentre essaye de construire… Dieu, ou quoi ?
— C’est à peu près cela.
— Mais pourquoi ?
— Il n’y a pas de réponse simple à cette question, Brawne, ni à celle qui consiste à demander pourquoi l’humanité est à la recherche de Dieu depuis dix mille générations et sous un million de facettes. Pour le TechnoCentre, cependant, il faut voir l’intérêt de la chose sous l’angle de la recherche d’une plus grande efficacité et d’une manière plus fiable de manipuler… les variables.
— Mais le TechnoCentre a ses propres ressources et celles des infosphères de deux cents mondes…
— Qui laissent encore des blancs dans ses… capacités de prédiction.
Je jetai ma cigarette par la fenêtre, et suivis du regard la courbe du point rouge à travers l’obscurité. La brise avait soudain fraîchi. Je croisai les bras sur mes épaules.
— Comment tout cela… L’Ancienne Terre, les résurrections, les cybrides… Comment cela mène-t-il à la création de l’Intelligence Ultime ?
— Je l’ignore, Brawne. Il y a huit siècles standard, au début de la première ère de l’Information, un homme appelé Norbert Wiener a écrit : « Dieu peut-il jouer de manière significative avec ses créatures ? Un créateur quelconque, même limité, peut-il jouer avec les siennes à un jeu significatif ? » L’humanité n’a pas fourni de réponse satisfaisante à cette question en construisant ses premières IA. Le TechnoCentre se débat avec cette question dans ses programmes de résurrection. Peut-être son projet IU est-il arrivé à terme. Peut-être tout cela fait-il partie des fonctions de l’ultime Créature/Créateur, une entité dont les motivations seraient aussi éloignées des capacités de compréhension du TechnoCentre que celui-ci l’est de l’humanité.
Je commençai à faire les cent pas dans le noir, me cognai la jambe contre une table basse et restai sur place, toujours debout.
— Tout cela ne nous apprend rien sur ceux qui veulent vous tuer, murmurai-je.
— Non, fit Johnny en se levant pour aller à l’autre bout de la pièce, où il craqua une allumette.
Il alluma une bougie. Nos ombres déformées vacillèrent sur les murs et au plafond. Il revint vers moi et me saisit les bras. La flamme de la bougie donnait à ses boucles et à ses sourcils des reflets cuivrés, et faisait briller son menton et ses pommettes hautes.
— Pourquoi vous faites-vous si dure ? me demanda-t-il.
Je le regardai dans les yeux. Son visage n’était qu’à quelques centimètres du mien. Nous étions de la même taille.
— Laissez tomber, lui dis-je.
Au lieu de cela, il se pencha en avant et m’embrassa. Ses lèvres étaient douces et chaudes, et le baiser sembla durer des heures. C’est une machine, me disais-je. Il est peut-être humain, mais il y a une machine derrière tout ça. Je fermai les yeux. Sa main me caressa doucement la joue, le cou, la nuque.