— Pourquoi avons-nous pris leur engin ? me demanda Johnny.
— Je veux savoir à partir d’où ils se sont distransportés.
— Il a parlé du Temple gritchtèque de Lusus.
— Je sais. Nous allons bientôt en avoir le cœur net.
Le visage de Johnny était à peine visible tandis qu’il se penchait pour regarder la mer vingt mille kilomètres plus bas.
— Tu crois qu’ils vont tous mourir ? me demanda-t-il.
— L’un d’eux était déjà mort. Celui qui a le poumon perforé s’en tirera peut-être s’il est soigné à temps. Deux autres s’en sortiront. Pour celui qui est passé à travers la fenêtre, je ne sais pas. C’est important pour toi ?
— Oui. Toute cette violence… Quelle barbarie !
— Bien qu’une rixe en pleine rue soit chose haïssable, les énergies qui s’y déploient sont intéressantes, lui rappelai-je. Ce n’étaient pas des cybrides, cette fois-ci, n’est-ce pas ?
— Je ne pense pas.
— Il y a donc aux moins deux groupes qui veulent ta peau. Les IA, et l’évêque du Temple gritchtèque. Quant aux mobiles, nous n’en savons toujours rien.
— Je crois que j’ai une petite idée, à présent.
Je fis pivoter mon siège-couchette capitonné. Les constellations au-dessus de nous – je ne reconnaissais ni celles des holos de l’Ancienne Terre ni celles des mondes du Retz qui m’étaient familiers – diffusaient juste assez de clarté pour que je puisse apercevoir les yeux de Johnny.
— Explique, lui dis-je.
— C’est quand tu as parlé d’Hypérion que tu m’as mis sur la voie. Le fait que je ne possède aucune information sur ce monde. C’est cela qui est important.
— C’est comme l’énigme du chien qui aboyait dans la nuit.
— Hein ?
— Rien, rien. Continue.
Il se pencha vers moi.
— La seule explication pour toutes ces données manquantes, c’est que certains éléments du TechnoCentre les ont délibérément censurées.
— Ton cybride…
Cela me faisait tout drôle, à présent, de m’adresser à Johnny de cette manière.
— Tu as passé la plus grande partie de ton temps à l’intérieur du Retz, n’est-ce pas ? lui demandai-je.
— C’est exact.
— Et tu n’étais jamais tombé sur le nom d’Hypérion ? Il est pourtant régulièrement à la une des médias, particulièrement quand le culte gritchtèque est d’actualité.
— Il est possible que cela se soit produit, et que j’aie été assassiné justement pour ça.
Je me renfonçai en arrière dans mon siège tout en continuant de regarder les étoiles.
— Nous poserons la question à l’évêque, lui dis-je.
Il m’expliqua que les constellations dans le ciel étaient un analogue de New York au XXIe siècle. Il ignorait pour quel programme de résurrection la cité avait été reconstituée. Je coupai le pilotage automatique du VEM et descendis plus près du sol.
Les hautes tours de l’époque phallique de l’architecture urbaine s’élevaient au milieu des marécages et des lagunes du littoral nord-américain. Plusieurs de ces tours étaient illuminées. Johnny me montra une structure décrépite mais aux formes encore curieusement élégantes, en disant :
— L’Empire State Building.
— D’accord, murmurai-je. Quel que soit son nom, c’est là que le VEM a envie de se poser.
— Ce n’est pas dangereux ?
Je lui souris de toutes mes dents.
— Il n’y a rien, dans la vie, qui ne soit pas dangereux.
Je laissai faire le pilote automatique, et nous descendîmes nous poser sur une petite plate-forme à ciel ouvert juste au-dessous de la flèche du gratte-ciel. Nous sortîmes sur la terrasse au sol craquelé. Il faisait sombre malgré les étoiles et les lumières qui brillaient au-dessous de nous. Un peu plus loin sur la terrasse, les contours bleutés d’une porte distrans nous attendaient à l’endroit où devait se trouver jadis un ascenseur.
— Je passe la première, dis-je à Johnny, mais il m’avait déjà précédée de l’autre côté de la porte. Je sortis l’étourdisseur que j’avais conservé et lui emboîtai le pas.
Je n’avais jamais visité le Temple gritchtèque de Lusus, mais il ne faisait aucun doute que c’était là que nous nous trouvions maintenant. Johnny se tenait à quelques pas devant moi, et il n’y avait personne d’autre que nous. L’endroit était froid et sombre comme une caverne, si toutefois il existait des cavernes de cette taille. Une sculpture polychrome à l’aspect effrayant, suspendue à des câbles invisibles, tournait lentement sur elle-même comme sous l’action d’une brise que nous ne sentions pas. Nous nous retournâmes en même temps, Johnny et moi, vers la porte distrans, au moment où celle-ci disparut.
— On dirait que nous leur avons facilité le travail, murmurai-je à l’oreille de Johnny.
Même ce faible chuchotement sembla se répercuter sous les voûtes de la grande salle aux reflets de lumière rouge. Je n’avais pas escompté, à vrai dire, que Johnny se distransporterait dans ce Temple avec moi.
La lumière sembla alors s’intensifier, sans pour autant éclairer les murs de la salle, mais révélant la présence de plusieurs personnes en demi-cercle. Je me souvins que certains prêtres gritchtèques étaient appelés exorcistes, d’autres assesseurs et je ne savais plus quoi encore. Mais il était peu rassurant de les voir là, au moins deux douzaines d’entre eux, avec leurs robes aux motifs noirs ou rouges et leurs grands fronts qui luisaient sous la lumière rubis venue d’en haut. Je n’eus aucun mal à reconnaître l’évêque. Il était né sur le même monde que moi, bien que plus trapu et plus corpulent que la moyenne des Lusiens. Et sa robe était celle qui avait le plus de rouge.
Je n’essayai pas de dissimuler mon arme. S’ils faisaient mine de nous sauter dessus, j’avais une chance, bien que mince, de les abattre avant. Aucun d’eux ne semblait armé. Cependant, ils pouvaient aussi bien cacher un arsenal sous leurs robes.
Johnny s’avança vers l’évêque. Je le suivis. Nous nous arrêtâmes à dix pas de l’homme. Il était le seul assis. Son siège était en bois et semblait pouvoir se plier à des dimensions très réduites pour être transporté aisément. On ne pouvait pas en dire autant de la masse de chair et de graisse qui tendait les plis de la robe rouge de son occupant.
Johnny fit un nouveau pas en avant.
— Pourquoi avez-vous essayé de kidnapper mon cybride ? demanda-t-il, s’adressant au grand prêtre du culte gritchtèque comme s’il était seul avec lui.
L’évêque gloussa en secouant la tête.
— Ma chère… entité, il est vrai que nous désirions votre présence dans ce sanctuaire, mais aucune preuve ne vous permet d’affirmer que nous soyons mêlés à une quelconque tentative d’enlèvement sur votre personne.
— Ce ne sont pas les preuves qui m’intéressent. Je suis seulement curieux de savoir pourquoi vous souhaitez ma présence ici.
J’entendis un froissement derrière nous, et je pivotai vivement, l’étourdisseur pointé et prêt à faire feu. Mais le cercle des prêtres gritchtèques n’avait pas bougé. La plupart d’entre eux, au demeurant, étaient hors de portée. J’aurais préféré avoir sur moi le pistolet de mon père.