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— Où sommes-nous ? demandai-je.

Il me toucha la joue. Puis il m’entoura la taille de son autre bras et m’aida à me redresser. Tout tourna autour de moi, et je crus que j’allais vomir. Johnny me tendit un gobelet de plastique et me fit boire un peu d’eau.

— Dans la ruche des Poisses, me dit-il.

Je l’avais deviné avant même de reprendre tout à fait conscience. La ruche des Poisses est le puits le plus profond de Lusus, débouchant sur un impossible dédale de galeries de mécas et de refuges clandestins fréquentés par tout ce que le Retz compte de proscrits et de hors-la-loi. C’est dans la ruche des Poisses que j’ai été blessée, il y a plusieurs années, et j’ai gardé la cicatrice du laser au-dessus de ma hanche gauche.

Je lui tendis le gobelet pour qu’il le remplisse. Il alla verser de l’eau d’un thermos en acier et revint me faire boire. Je connus quelques secondes de panique lorsque je fouillai dans la poche de ma tunique à la recherche de l’automatique de papa, qui n’était plus à ma ceinture. Il avait disparu. Mais Johnny me tendit l’arme sans un mot, et je soupirai de soulagement. Je bus avidement.

— Et BB ? demandai-je, espérant un instant que les images que j’avais gardées appartenaient à une horrible hallucination.

Il secoua la tête.

— Ils avaient des défenses auxquelles ni lui ni moi ne nous attendions. Son incursion a été magnifique, mais il ne pouvait pas battre les omégaphages du Centre. La moitié des opérateurs de l’infoplan ont ressenti les secousses de cette bataille. BB appartient déjà à la légende.

— La légende de mon cul, fis-je avec un rire qui ressemblait étrangement au début d’un sanglot. BB est mort. Et il s’est sacrifié pour des prunes.

Le bras de Johnny se resserra autour de ma taille.

— Pas pour des prunes, Brawne. Il a réussi son coup. Et il m’a transmis les données avant de mourir.

Je réussis à me redresser tant bien que mal, et le dévisageai. Il ne semblait pas très différent de ce qu’il était avant. Les mêmes yeux tendres, la même chevelure, la même voix. Mais il y avait une différence subtile, en profondeur.

— Tu… Tu as réussi le transfert ? murmurai-je. Tu es…

— Humain ? fit John Keats en souriant. Oui, Brawne. Ou, du moins, aussi humain que peut l’être une créature forgée par le Centre.

— Mais tu te souviens quand même de… moi, et de BB… Que s’est-il passé ?

— Je me souviens de tout, et aussi de la première fois où j’ai ouvert l’Homère de Chapman. Je me souviens des yeux de mon frère Tom la nuit où il a eu son hémorragie. Je me souviens de la voix douce de Severn, lorsque j’étais trop faible pour ouvrir les yeux et faire face à mon propre destin. Et aussi de notre nuit sur la Piazza di Spagna, lorsque mes lèvres ont rencontré les tiennes et que j’ai imaginé la joue de Fanny contre la mienne. Je n’ai rien oublié, Brawne.

L’espace d’une seconde, la confusion m’emplit, puis je me sentis assez vexée. Mais il posa la main sur ma joue, et plus rien d’autre au monde n’exista pour moi. Je le comprenais.

— Pourquoi sommes-nous ici ? demandai-je en fermant les yeux, la tête contre sa poitrine.

— Je ne pouvais pas prendre le risque d’utiliser le réseau distrans. Le TechnoCentre aurait pu retrouver aussitôt notre trace. Nous aurions pu gagner le port spatial, mais tu n’étais pas en état de voyager. J’ai donc choisi les Poisses.

Je hochai de nouveau la tête, contre sa poitrine.

— Ils vont encore essayer d’avoir ta peau.

— Oui.

— Est-ce que nous aurons sur le dos les flics locaux ? Ceux de l’Hégémonie ? La police des transits ?

— Je ne pense pas. Les seuls qui nous aient menacés jusqu’à présent sont les goondas des deux bandes, plus quelques habitués des Poisses.

J’ouvris les yeux.

— Que sont devenus les goondas ?

Il y avait peut-être dans le Retz des truands et des tueurs à gages plus redoutables qu’eux, mais je n’avais jamais croisé leur chemin.

Johnny soupesa dans sa main l’automatique de papa et sourit.

— Je ne me souviens de rien après BB, murmurai-je.

— Tu as été touchée par le choc en retour des phages. Tu étais capable de marcher, mais on nous a regardés d’un drôle d’air quand nous avons traversé le quartier marchand.

— Je vois ça d’ici. Parle-moi des découvertes de BB. Pourquoi le TechnoCentre est-il obsédé par Hypérion ?

— Mange d’abord, me dit Johnny. Ça fait plus de trente-six heures que tu n’as rien pris.

Il traversa la caverne aux voûtes ruisselantes et revint avec une boîte autochauffante. C’était le menu de base des accros holos. Bœuf cloné séché puis réhydraté et réchauffé, pommes de terre hydroponiques, carottes ressemblant à des espèces de limaces marines. Jamais cela ne m’avait paru aussi bon.

— Bien, lui dis-je quand mon estomac fut calé. Raconte, maintenant.

— Le TechnoCentre est divisé en trois courants depuis le début de son existence, commença Johnny. Les Stables sont les IA de l’ancienne école, certaines datant même d’avant la Grande Erreur. Disons qu’au moins l’une d’elles est devenue sentiente durant la première Ère de l’Information. Leur principal argument est qu’un certain degré de symbiose entre l’humanité et le Centre est indispensable. Ce sont elles qui ont lancé le projet Intelligence Ultime. Elles y voyaient un moyen d’éviter les décisions inconsidérées et de temporiser jusqu’à ce que toutes les variables puissent être prises en compte. Les Volages sont celles qui ont provoqué la sécession il y a trois siècles. Elles ont procédé à des études très poussées qui tendent à prouver que l’humanité a fait son temps et constitue maintenant une menace pour la survie du TechnoCentre. Elles préconisent la terminaison immédiate et totale du genre humain.

— La terminaison… répétai-je. Et elles auraient les moyens d’appliquer cette politique ?

— À l’intérieur du Retz, oui. Non seulement les intelligences du Centre constituent toute l’infrastructure de la société hégémonienne, mais elles conditionnent tous les déploiements de la Force et même le fonctionnement des systèmes de sécurité de tous les arsenaux nucléaires et des armes au plasma.

— Tu savais tout cela quand tu étais… dans le Centre ?

— Non. En tant que personnalité reconstituée, cybride et pseudo-poète, je n’étais qu’un marginal, une curiosité, une créature inachevée qui pouvait se promener à sa guise dans le Retz, un peu comme on ouvre la porte au chat, le soir, pour qu’il aille faire un tour dehors. Je ne soupçonnais même pas que les IA étaient divisées en trois camps.

— Trois camps… Parle-moi du troisième. Et explique-moi ce que vient faire Hypérion dans tout ça.

— Entre les Stables et les Volages, il y a les Ultimistes. Cela fait cinq siècles que les Ultimistes sont obsédées par le projet IU. La continuation ou l’extinction de la race humaine ne les intéressent que dans la mesure où elles ont une incidence sur le projet. À ce jour, les Ultimistes ont joué un rôle plutôt modérateur. Elles sont les alliées objectives des Stables parce que, dans leur perception des choses, les reconstitutions telles que celle de l’Ancienne Terre sont indispensables à l’achèvement du projet IU.

« Récemment, cependant, l’affaire d’Hypérion les a incitées à se rapprocher des positions des Volages. Depuis l’exploration de cette planète, il y a quatre siècles, le TechnoCentre est perplexe et tourmenté. Il est très vite apparu que les Tombeaux du Temps sont des artefacts lancés en arrière dans le temps à partir d’un point situé au moins dix mille ans dans l’avenir de la Galaxie. Le plus troublant, cependant, c’est que la formule de prédiction du Centre n’a jamais pu intégrer la variable Hypérion.