Nous nous regardâmes un bon moment avec tout cet attirail, puis nous éclatâmes de rire. Il y eut ensuite un long silence.
— Es-tu bien sûr que le Temple gritchtèque de Lusus soit notre meilleure chance ? lui demandai-je au moins pour la troisième fois.
— Nous ne pouvons pas nous distransporter, m’expliqua Johnny. Le TechnoCentre n’aurait qu’à simuler une panne, et nous serions finis. Nous ne pouvons même pas prendre un ascenseur pour gagner les niveaux inférieurs. Notre meilleure chance de rejoindre le Temple est de descendre directement l’avenue marchande.
— Mais est-ce que les gens du Temple voudront de nous ?
Il haussa les épaules, en un geste qui le faisait étrangement ressembler à un insecte dans sa carapace de combat. La voix qui sortit de son casque de goonda était métallique.
— Ce sont les seuls qui aient un intérêt quelconque à nous voir survivre. Les seuls qui aient suffisamment de poids politique pour nous protéger de l’Hégémonie tout en organisant notre transfert sur Hypérion.
Je remontai ma visière.
— Meina Gladstone m’a affirmé qu’aucun pèlerinage ne serait plus autorisé sur Hypérion.
La surface polie du casque oscilla d’avant en arrière.
— Meina Gladstone peut aller se faire foutre, me dit mon poète d’amant.
Je respirai un grand coup et marchai jusqu’à l’entrée de notre caverne, notre dernier sanctuaire. Johnny me rejoignit. Nos armures se frottèrent.
— Prête, Brawne ?
J’acquiesçai d’un hochement de tête, mis le Steiner-Ginn miniature en position sur son pivot et me préparai à sortir. Johnny me retint par la manche.
— Je t’aime, Brawne.
Je hochai de nouveau la tête, toujours coriace. J’oubliais simplement que ma visière était toujours levée et qu’il pouvait voir mes larmes.
Le Rucher est en activité vingt-huit heures sur vingt-huit. Par tradition, cependant, la troisième faction est la plus tranquille, celle où les gens se déplacent le moins quand ils n’y sont pas obligés. Nous aurions eu de meilleures chances pendant les heures de pointe de la première faction, où les couloirs des piétons sont particulièrement encombrés, mais il y aurait eu une véritable hécatombe parmi la foule si les goondas et les tueurs nous avaient attendus.
Il nous fallut un peu plus de trois heures pour grimper jusqu’à l’avenue. Il n’y avait pas d’escalier direct, mais une série interminable de galeries d’entretien et de puits d’accès abandonnés depuis les émeutes de Luddite, qui remontaient à quatre-vingts ans au moins. Les marches finales étaient rouillées à un point tel que nous redoutions de passer au travers si nous ne faisions pas attention. Nous ressortîmes dans un passage réservé aux livraisons, à moins de cinq cents mètres du Temple.
— Je n’arrive pas à croire que ce soit si facile, chuchotai-je dans le communicateur de mon casque.
— Ils doivent surtout nous attendre au port spatial et aux abords des complexes distrans privés.
Nous empruntâmes le couloir pour piétons le moins exposé de l’avenue, à trente mètres au-dessous du premier niveau marchand et à quatre cents mètres au-dessous des verrières du toit. Le Temple gritchtèque était un édifice isolé, de style complexe, qui dominait tout le reste du quartier. Quelques passants attardés nous regardèrent à la dérobée et pressèrent le pas pour nous éviter. Je ne doutais pas que quelqu’un fût déjà en train d’appeler la police, mais j’estimais que nous avions encore largement le temps avant qu’ils n’arrivent.
Un groupe de voyous des rues peinturlurés fit soudain irruption d’une cage d’ascenseur en poussant des cris et des glapissements aigus. Ils avaient des lames pulsantes, des chaînes et des gants de force. Pris au dépourvu, Johnny leur fit face avec son clap et leur envoya une dizaine de rayons de visée laser. Mon canon miniature vrombit sur son pivot, automatiquement braqué sur une succession de cibles à mesure que mon regard allait de l’une à l’autre.
La bande de gamins s’arrêta net sur sa lancée, leva les mains et recula comme un seul homme, les yeux agrandis, dans la cage d’ascenseur où elle disparut comme elle était venue.
Je regardai Johnny. Un miroir noir me renvoya mon regard. Aucun de nous deux n’avait envie de rire.
Nous traversâmes l’espace découvert qui nous séparait de l’allée marchande menant au nord. Les quelques piétons présents coururent s’abriter sous les devantures des magasins. Nous étions à moins de cent mètres de l’escalier du Temple. J’entendais littéralement battre mon propre cœur dans les écouteurs de mon casque. Plus que cinquante mètres. Comme s’il nous attendait, un acolyte ou un prêtre quelconque apparut au pied de la porte du Temple, haute de dix mètres, et nous regarda courir. Trente mètres. Si quelqu’un avait dû nous intercepter, il l’aurait fait avant.
Je me tournai vers Johnny pour lui dire quelque chose de comique. Au même moment, une vingtaine de rayons et moitié autant de projectiles nous atteignirent. La couche extérieure de nos armures en polytitane explosa vers l’extérieur, déviant la plus grande partie de l’énergie. La surface miroir qui se trouvait derrière réfléchit une grande quantité de lumière létale. Mais une grande quantité seulement.
Johnny fut déséquilibré par l’impact. Je mis un genou à terre et laissai le canon miniature trouver la source laser.
Dixième étage de la ruche résidentielle qui nous faisait face. Ma visière s’opacifia. Mon armure laissa échapper un nuage de gaz réfléchissant. Le canon miniature émit exactement le bruit que font les tronçonneuses dans les holofilms historiques. Dix étages plus haut, tout un pan de mur et de balcon se désintégra dans un nuage de fléchettes explosives et de balles antiblindage.
Trois gros projectiles me frappèrent dans le dos.
J’atterris sur les paumes des mains, fis taire le canon miniature et pivotai. Il y en avait au moins une douzaine à chaque niveau. Ils se déplaçaient silencieusement, rapidement, avec une précision chorégraphique de combat. John était à genoux et actionnait son clap par salves de lumière parfaitement orchestrées à travers l’arc-en-ciel adverse pour percer les défenses réfléchissantes.
L’une des silhouettes en train de courir prit feu tandis que la devanture du magasin derrière elle se transformait en verre et en plastique fondus qui giclaient à quinze mètres de là sur l’avenue marchande en contrebas. Deux autres passèrent la tête au-dessus de la rampe, et je les fis reculer précipitamment à l’aide d’une rafale de mon canon miniature.
Un glisseur descendit soudain du toit, ses répulseurs peinant tandis qu’il faisait du slalom entre les pylônes. Des roquettes s’écrasèrent sur le béton entre Johnny et moi. Les devantures des magasins vomirent sur nous un milliard d’échardes de verre. Je tournai les yeux, clignai deux fois, ajustai et tirai. Le glisseur fit une embardée sur la gauche et heurta un escalier mécanique chargé d’une dizaine de passants épouvantés. Puis il s’écrasa en une masse de métal tordu et de munitions qui explosèrent. Je vis l’un des passants, entouré de flammes, sauter vers le rez-de-chaussée de la niche, quatre-vingts mètres plus bas.
— Sur ta gauche ! s’écria Johnny dans le communicateur à faisceau étroit.
Quatre hommes en armure de combat venaient de sauter d’un étage supérieur à l’aide de paquetages de lévitation personnels. L’armure caméléon polymérisée avait du mal à s’accorder à l’arrière-plan continuellement changeant, et ne réussissait qu’à transformer chaque chuteur en un brillant kaléidoscope de reflets irisés. L’un d’eux pénétra dans le champ de mon canon miniature afin de me neutraliser tandis que les trois autres s’occupaient de Johnny.