Une semaine avant l’annonce que l’Hégémonie autoriserait l’Yggdrasill à emporter des pèlerins dans la zone de guerre aux alentours d’Hypérion, j’utilisai l’une des portes distrans du Temple pour me rendre sur le Vecteur Renaissance, où je passai une heure toute seule dans la section des archives.
Les parchemins étaient dans une presse sous vide, et je ne pouvais pas les toucher, mais c’était bien l’écriture de Johnny, celle que je connaissais. Le papier était racorni et jauni par le temps. Il y avait deux fragments. Le premier disait :
Le second fragment était d’une écriture plus large, sur du papier plus grossier, comme si les mots avaient été jetés à la hâte sur une feuille de calepin.
Je suis enceinte. Je crois que Johnny le savait, mais je n’en suis pas certaine. Et je suis doublement enceinte. Du bébé de Johnny, mais aussi de son souvenir tel qu’il demeure gravé dans la boucle de Schrön. J’ignore si les deux étaient prédestinés à aller ensemble. L’enfant ne naîtra que dans plusieurs mois, mais je pense affronter le gritche dans quelques jours seulement.
Je me souviens très bien des minutes qui ont suivi les instants où le corps meurtri de Johnny a été exhibé devant la foule et où les prêtres m’ont emmenée pour me soigner. Ils étaient tous là dans la pénombre, des centaines de prêtres, d’acolytes, d’assesseurs, d’exorcistes et de fidèles. Et dans cette obscurité teintée de rouge, sous la statue mobile du gritche, leur chant montait jusqu’aux voûtes gothiques où il se réverbérait. En voici à peu près les paroles :
BÉNIE SOIT-ELLE
BÉNIE SOIT LA MÈRE DE NOTRE SALUT
BÉNI SOIT L’INSTRUMENT DE NOTRE EXPIATION
BÉNIE SOIT L’ÉPOUSE DE NOTRE CRÉATION
BÉNIE SOIT-ELLE.
J’étais affreusement blessée et en état de choc. Je ne comprenais pas le sens de ce qu’ils chantaient. Je ne le comprends toujours pas.
Mais je sais que, lorsque le moment sera venu d’affronter le gritche, Johnny et moi nous l’affronterons ensemble.
La nuit était tombée depuis longtemps. La cabine du téléphérique naviguait entre les étoiles et la glace. Le groupe demeurait silencieux. Les seuls bruits que l’on entendait étaient les crissements du câble.
Au bout d’un long moment, Lénar Hoyt s’adressa à Brawne Lamia.
— Vous aussi, vous portez votre cruciforme.
Elle regarda le prêtre sans répondre.
Le colonel Kassad se pencha à son tour vers elle.
— À votre avis, Het Masteen était-il le Templier qui a parlé à Johnny ?
— C’est possible, dit-elle. Mais je n’ai jamais découvert la vérité.
Sans sourciller, Kassad demanda :
— Est-ce vous qui avez tué Het Masteen ?
— Non.
Martin Silenus s’étira, puis bâilla.
— Il nous reste quelques heures avant l’aube, dit-il. Personne n’a envie de dormir un peu ?
Il y eut plusieurs hochements de tête.
— Je reste monter la garde, déclara Fedmahn Kassad. Je ne suis pas fatigué.
— Je vous tiens compagnie, lui dit le consul.
— Je vais faire chauffer du café pour le thermos, proposa Brawne Lamia.
Lorsque ceux qui le désiraient se furent couchés, tandis que le bébé Rachel gazouillait tout doucement dans son sommeil, les trois autres s’assirent aux fenêtres et regardèrent brûler les étoiles, froides et lointaines, dans les hautes cimes de la nuit.
6
La forteresse de Chronos se profilait à l’extrémité orientale de la grande Chaîne Bridée tel un immense et sinistre amoncellement baroque de pierres suintantes abritant trois cents salles et chambres, véritable dédale de corridors obscurs conduisant à d’autres salles souterraines, donjons, tourelles, balcons en encorbellement donnant sur les terres marécageuses du nord, puits d’aération s’élevant sur cinq cents mètres vers la lumière et réputés plonger jusqu’au labyrinthe planétaire lui-même, parapets balayés par les vents glacés descendus des sommets environnants, escaliers – aussi bien intérieurs qu’extérieurs – taillés à même la roche et ne conduisant nulle part, vitraux de cent mètres de haut disposés de manière à capter les premiers rayons du solstice ou ceux de la lune d’une nuit d’hiver, lucarnes sans carreaux pas plus grosses que le poing, ne donnant sur rien de particulier, bas-reliefs sans fin, sculptures grotesques dans des niches à moitié dissimulées, gargouilles par centaines dans les cintres et sur les corniches supérieures, au regard braqué sur les grandes salles du bas ou placées dans le transept et au-dessus des sépulcres de manière à percer des yeux les grands vitraux couleur de sang de la façade septentrionale, leurs ailes et leurs ombres bossues se déplaçant comme les heures d’un cadran solaire sinistre, projetées le jour par la lumière du soleil et la nuit par des torchères à gaz. Et partout, dans Chronos, il y avait des signes de la longue occupation par l’Église gritchtèque. Les autels d’expiation étaient drapés de velours rouge. Les statues de l’Avatar, isolées ou suspendues, avaient pour piquants de l’acier polychrome et pour yeux des cristaux de sang. D’autres statues du gritche étaient sculptées dans les parois de pierre de cages d’escalier étroites et de salles toujours sombres, de sorte que nulle part, la nuit, on ne pouvait être affranchi de la peur de frôler une main sortant de la pierre ou la courbe effilée d’une lame descendant de la voûte, ou encore quatre bras en train de se refermer dans une étreinte ultime. Comme pour donner la touche finale à l’ornementation, ou pour graver un filigrane de sang dans les chambres et les salons naguère pleins de vie, des arabesques rouges s’étalaient en motifs presque reconnaissables sur les murs et les plafonds des galeries, la literie était caillée par des taches de rouille qui se résorbaient en poussière, et l’une des salles à manger centrales était emplie d’une écœurante odeur de nourriture pourrie, vestige d’un repas interrompu des semaines plus tôt. Tables et chaises, sols et murs étaient barbouillés de sang. Vêtements souillés et robes en lambeaux gisaient en tas tels des témoins muets. Et partout, le bourdonnement des mouches.