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Silenus chercha à se débattre, mais la pression sur sa gorge ainsi que le regard du consul le firent renoncer. Il devint blême.

Le colonel Kassad, sans se presser et sans faire de bruit, les sépara.

— Il n’y aura plus d’interruption, promit-il en touchant le bâton de la mort passé à sa ceinture.

Martin Silenus recula jusqu’au dernier rang du groupe, en se massant la gorge, et se laissa tomber sans un mot sur une malle. Le consul marcha jusqu’à la porte-fenêtre, respira à fond à plusieurs reprises, puis revint vers le groupe.

— Excusez-moi, dit-il en s’adressant à tout le monde à l’exception du poète. Je… Je ne m’attendais pas à partager un jour cette expérience avec d’autres.

La lumière de l’extérieur vira au rouge, puis au blanc. Un éclat bleu suivit, qui fit progressivement place à une obscurité presque totale.

— Nous comprenons ce que vous ressentez, lui dit Lamia. Nous avons presque tous été dans le même cas.

Le consul se toucha la lèvre inférieure, hocha la tête, s’éclaircit rapidement la voix et s’assit près de son persoc.

— L’enregistrement n’est pas aussi ancien que l’instrument, murmura-t-il. Il date d’une cinquantaine d’années standard. J’aurai autre chose à dire quand vous l’aurez entendu.

Il marqua un temps d’arrêt, comme s’il voulait ajouter quelque chose, mais secoua la tête et appuya sur une touche de l’antique appareil.

Il n’y avait pas d’image. La voix était celle d’un jeune homme. À l’arrière-plan, on entendait le vent qui soufflait à travers des branches ou des hautes herbes. Plus distant encore, le bruit régulier du ressac ponctuait le récit tandis qu’au-dehors, les éclairs fantasmagoriques suivaient le rythme insensé d’une lointaine bataille spatiale. À un moment, le consul se raidit, sûr que l’impact allait être tout proche. Mais rien ne se passa, et il continua d’écouter avec les autres.

Le récit du consul :

« Je me souviens de Siri ».

Je gravis la colline escarpée jusqu’à la tombe de Siri le jour même où les îles commencent à retourner vers les mers peu profondes de l’archipel Équatorial. Il fait une journée parfaite, que je déteste pour cette raison même. Le ciel est aussi serein que dans les récits qui se déroulent sur les océans de l’Ancienne Terre. Les hauts-fonds sont moirés de teintes outremer, et une brise tiède venue de l’océan fait ondoyer les capillaires sur le versant où je marche.

J’aurais préféré, un jour pareil, des nuages bas et de la grisaille. J’aurais préféré de la brume ou un brouillard bien enveloppant, le genre de brouillard qui fait dégouliner les mâts dans le port du Site n°1 et tire de son sommeil la corne de brume du phare. J’aurais préféré le grand vent de mer qui souffle du ventre froid des océans du sud, chassant devant lui les îles mobiles et leurs troupeaux de dauphins jusqu’à ce qu’ils trouvent refuge sous le vent de nos atolls ou de quelque pic rocheux.

N’importe quoi plutôt que cette chaude journée de printemps, où le soleil suit sa course dans un ciel si bleu qu’il me donne envie de me mettre à courir, de faire de grands bonds et de me rouler dans l’herbe tendre comme nous l’avons fait naguère, Siri et moi, à cet endroit précis.

Oui, c’était exactement à cet endroit. Je m’arrête pour regarder autour de moi. Les capillaires se couchent et ondulent comme la fourrure d’une énorme bête tandis que la brise salée souffle du sud. Je mets ma main en visière sur mon front pour scruter l’horizon, où je ne perçois pas le moindre mouvement. Au-delà des récifs volcaniques, la mer commence à s’agiter et la houle se soulève nerveusement en moutons.

— Siri…

J’ai murmuré son nom sans le vouloir. Cent mètres plus loin, sur la pente, la foule s’arrête pour me regarder et retient sa respiration collective. La procession s’étend sur plus d’un kilomètre, jusqu’aux premières maisons blanches de la cité. J’aperçois aux premiers rangs le crâne grisonnant et dégarni de mon plus jeune fils. Il porte la robe bleu et or de l’Hégémonie. Je sais que je devrais l’attendre, pour marcher à ses côtés, mais il serait incapable, tout comme les autres membres âgés du Conseil, de suivre le rythme de mes jeunes jambes aguerries par l’entraînement et la vie à bord du vaisseau. La bienséance exigerait normalement que je reste à ses côtés, avec ma petite-fille Lira et mon petit-fils âgé de neuf ans.

Mais au diable la bienséance. Au diable tout le monde.

Je tourne les talons et continue d’escalader la colline escarpée. Ma chemise de coton commence à être trempée de sueur. J’atteins la crête et j’aperçois la sépulture.

Le tombeau de Siri.

Je me fige sur place. Le vent me glace malgré la chaleur du soleil qui jette des éclats sur la pierre blanche immaculée du mausolée silencieux. L’herbe est haute autour de l’entrée scellée de la crypte. Des alignements d’oriflammes de fête, aux couleurs passées, sur leurs hampes d’ébène, bordent l’étroite allée de gravier.

En hésitant, je fais le tour du monument et je m’approche du bord de la falaise, quelques mètres plus loin. Les capillaires ont été piétinés par d’irrévérencieux pique-niqueurs aux endroits où ils ont étalé leurs couvertures. Il y a plusieurs foyers délimités par des galets à la rondeur et à la blancheur parfaites, prélevés à cet effet sur les bordures de l’allée.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Je connais par cœur le panorama qui s’étend plus bas. La grande courbe de la rade, avec sa digue naturelle ; les bâtiments blancs et bas du Site n°1 ; les coques et les mâts multicolores des catamarans qui dansent au bout de leurs amarres. Près de la plage de galets, de l’autre côté de la Maison Commune, une jeune femme en jupe blanche s’avance en direction de l’eau. L’espace d’une seconde, je m’imagine que c’est Siri, et mon cœur bat violemment dans ma poitrine. Je vais presque agiter les bras vers elle, mais elle ne se tourne même pas. Je la regarde en silence faire demi-tour et s’éloigner pour se perdre dans l’ombre d’un vieux hangar à bateau.

Plus haut que moi, à quelque distance de la falaise, un pervier aux larges ailes décrit des cercles au-dessus du lagon sur des thermiques ascendants et scrute les bancs mouvants de varech bleu grâce à sa vision infrarouge, à la recherche de phoques harpistes ou de torpes.

La nature est stupide, me dis-je en m’asseyant dans l’herbe tendre. La nature se trompe d’un bout à l’autre en préparant le cadre de cette journée particulière où elle fait figurer un oiseau de proie alors qu’il n’y a plus rien de vivant depuis longtemps dans les eaux polluées de la rade.

Je me souviens d’un autre pervier, la première nuit où Siri et moi avons grimpé sur cette colline. La lune jetait des reflets sur ses ailes, et son étrange cri envoûtant faisait écho sur la falaise, déchirant les ténèbres que perçaient les halos de quelques lampadaires du village en contrebas.

Siri avait alors seize ans. Non, même pas… Et le clair de lune qui effleurait les ailes du rapace faisait aussi briller sa peau nue d’un éclat laiteux, projetant des ombres douces sous les cercles mats de ses seins. Nous levâmes la tête ensemble d’un air coupable lorsque le cri de l’oiseau troua la nuit, et Siri murmura :

— C’est le rossignol et non l’alouette qui perça le creux apeuré de ton oreille.

— Hein ? demandai-je.

Siri avait presque seize ans, j’en avais dix-neuf, mais elle savait les rythmes lents des livres et les cadences du théâtre des étoiles. Moi, je ne connaissais que les étoiles.

— Détends-toi, mon beau Navigant, me dit-elle en m’attirant contre elle. Ce n’est qu’un vieux pervier en chasse. Rien qu’un stupide oiseau. Reviens ici, mon Navigant. Tout près de moi, Merin.