Le Los Angeles a choisi ce moment pour s’élever au-dessus de l’horizon et pour s’éloigner vers l’ouest, telle une escarboucle emportée par le vent, sur le fond pour moi inhabituel des constellations d’Alliance-Maui, le monde de Siri. Étendu auprès d’elle, je lui décris le fonctionnement du grand vaisseau de spin à propulsion Hawking qui capte la lumière du soleil au-dessus du rideau de nuit qui nous entoure. Tout en parlant, je laisse glisser mes mains sur la peau douce de ses hanches, toute de velours électrique. Sa respiration se fait plus rapide au creux de mon épaule. Je rapproche mon visage de son cou, de son odeur, du parfum subtil de ses cheveux défaits.
— Siri…
Cette fois-ci, personne ne m’empêche de murmurer son nom. Au-dessous de moi, plus bas que la crête de la colline et l’ombre du tombeau blanc, la foule s’impatiente. Elle attend que j’ouvre le tombeau, que j’entre et que je me recueille dans le silence vide et glacé qui a remplacé la chaude présence de Siri. Ils veulent que je lui fasse un dernier adieu afin qu’ils puissent procéder à leurs rites et à leurs cérémonies avant d’ouvrir les portes distrans pour retourner au plus vite dans le Retz et dans l’Hégémonie qui les attend.
Au diable leurs cérémonies. Au diable l’Hégémonie.
J’arrache un pétiole au capillaire touffu qui se trouve à côté de moi, je le porte à mes lèvres et je scrute l’horizon à la recherche du premier signe de migration des îles. Les ombres se profilent dans la lumière du matin. Il est très tôt. Je vais rester ici encore un moment. Je veux me rappeler.
Je veux me rappeler Siri.
Siri était pour moi comme un… oiseau, je pense, la première fois que je l’ai vue. Elle portait une sorte de masque fait de plumes aux couleurs éclatantes. Quand elle l’a ôté pour se joindre au quadrille aux flambeaux, la lumière de la torche a éclairé les mèches auburn de sa chevelure flamboyante. Elle avait les joues rouges d’excitation, et je distinguais, malgré la distance et la foule qui nous séparaient, le vert étonnant de ses yeux qui contrastait avec la chaleur d’été de son visage et de sa chevelure. C’était pendant la Nuit Festive, naturellement, et les flambeaux dansaient et jetaient des pluies d’étincelles dans la brise piquante venue du large. Le son des flûtes jouant sur la digue en l’honneur des îles mouvantes était presque noyé par les bruits du ressac et les claquements des oriflammes. Siri n’avait pas seize ans, mais sa beauté brillait plus que n’importe quel flambeau planté autour de la place remplie de monde. Je me frayai un chemin à travers la foule pour me rapprocher d’elle.
Cela se passait il y a cinq ans pour moi. Pour nous deux, il y a plus de soixante-cinq ans. Mais il me semble que c’était hier.
Ça ne va pas du tout.
Par où commencer ?
— Qu’est-ce que tu dirais d’aller tirer un petit coup, gamin ?
Mike Osho, qui venait de parler, était un homme trapu, au visage poupin, caricature vivante de Bouddha. Et c’était un dieu pour moi. Nous étions tous des dieux, en fait, dotés d’une longue vie sinon immortels, bien payés sinon tout à fait divins. L’Hégémonie nous avait sélectionnés pour faire partie de l’équipage de l’un de ses précieux vaisseaux de spin à saut quantique, aussi comment aurions-nous pu être moins que des dieux ? Seulement, Mike, le brillant, le changeant, l’irrévérencieux Mike Osho, était un peu plus vieux et un peu plus haut dans le panthéon des Navigants que le très jeune Merin Aspic.
— Alors là, probabilité zéro ! lui répondis-je.
Nous étions en train de nous faire un brin de toilette après avoir bossé douze heures durant dans l’équipe du génie affectée à la construction de la porte distrans. Expédier les techniciens au point de singularité où ils étaient affectés, à quelque cent soixante-trois mille kilomètres d’Alliance-Maui, était pour nous quelque chose de bien moins glorieux que le décalage de quatre mois par rapport à l’espace hégémonien. Pendant la section C+ du voyage, nous étions des maîtres spécialistes. Quarante-neuf experts stellaires aiguillant deux cents passagers guère rassurés. Mais maintenant, les passagers avaient leur combinaison autonome, et nous, les Navigants, nous en étions réduits au rôle de glorieux camionneur tandis que les équipes du génie mettaient en place la lourde sphère de confinement de la singularité.
— Probabilité zéro, répétai-je. À moins que les rampants n’aient ajouté un bordel à cette île de quarantaine qu’ils nous ont louée.
— Ils n’ont rien fait du tout, grogna Mike.
Nous avions bientôt droit, lui et moi, à nos trois jours de repos et de récupération au sol, mais nous savions, d’après ce que nous avait dit le Maître-Navigant Singh et d’après les protestations des autres Navigants, que cette permission à terre se passerait en fait sur une île de quatre kilomètres sur sept administrée par l’Hégémonie. Et ce n’était même pas l’une des îles mobiles dont nous avions entendu parler. C’était un simple piton volcanique près de l’équateur. Une fois là, nous aurions sous nos pieds une vraie gravité, nous respirerions de l’air non filtré et nous pourrions probablement nous procurer une nourriture non synthétique, mais les seuls rapports que nous aurions avec les habitants d’Alliance-Maui se limiteraient à l’achat de quelques produits d’artisanat local à la boutique hors taxes. Et encore, ils nous seraient vendus par des commerçants de l’Hégémonie. C’était pour cela que beaucoup de Navigants préféraient passer leurs permissions à bord du Los Angeles.
— Où est-ce que tu voudrais tirer un petit coup, Mike ? Les mondes coloniaux sont inaccessibles jusqu’à ce que la porte distrans commence à fonctionner. Dans soixante ans à peu près, en temps local. À moins que tu ne veuilles parler de la vieille Meg, dans le système de bord ?
— Fais-moi confiance, gamin. Il suffit de vouloir, et on trouve toujours un moyen.
Je lui ai fait confiance. Nous n’étions que cinq dans le vaisseau de descente. C’était toujours pour moi une aventure que de descendre d’une orbite haute dans l’atmosphère d’un vrai monde. Particulièrement d’un monde qui ressemblait autant qu’Alliance-Maui à la Terre. Je contemplai le limbe bleu et blanc de la planète jusqu’à ce que les océans fussent en bas et que l’atmosphère nous porte. Nous approchâmes du terminateur dans un long glissement d’ailes, à la vitesse de trois fois notre propre son.
Nous étions des dieux. Mais même les dieux, à l’occasion, sont parfois obligés de descendre de leur piédestal.
Le corps de Siri ne cessait jamais de m’étonner. Par exemple pendant notre séjour sur l’archipel. Trois semaines dans cette énorme maison-arbre qui oscillait sous les voiles gonflées, avec les dauphins qui nous escortaient comme des éclaireurs, les couchers de soleil tropicaux qui baignaient la soirée de leur merveilleuse lumière, la voûte des étoiles la nuit, et notre propre sillage, marqué par mille petits tourbillons phosphorescents qui reflétaient les constellations au-dessus de nous. Mais c’est surtout le corps de Siri que je me rappelle. Pour une raison ou pour une autre – peut-être par timidité, ou encore à cause des années qui nous avaient séparés – elle portait, les premiers jours, un léger maillot deux-pièces qui empêchait ses seins blancs et le bas de son ventre de brunir en même temps que le reste.
La première fois, le clair de lune illuminait des triangles de peau tandis que nous étions étendus dans l’herbe au-dessus du port du Site n°1. Sa petite culotte de soie s’était accrochée à un capillaire. Il y avait alors en elle une sorte de retenue enfantine. Comme une légère hésitation devant quelque chose qu’elle donnait prématurément. Mais il y avait aussi de la fierté. Cette même fierté qui, plus tard, lui avait permis de faire face à la foule furieuse des séparatistes, sur les marches du consulat de l’Hégémonie, dans les quartiers sud de Sterne, et de les renvoyer, honteux, chez eux.