— Très bien, ma petite dame. Qu’est-ce qu’on fait, alors ? Peut-être qu’un sacrifice humain aux serpents des hautes herbes nous attirerait les bonnes grâces du dieu des transports.
Elle lui jeta un regard arctique.
— Une auto-immolation par le feu serait tout à fait dans vos cordes, mon garçon, dit-elle.
Le colonel Kassad s’interposa. D’une voix de commandement, il lança :
— Ça suffit comme ça, vous deux. Le consul a raison. Le mieux est de rester ici jusqu’à ce que le chariot arrive. H. Masteen et H. Lamia, allez superviser le déchargement de nos affaires avec A. Bettik. Pendant ce temps, le père Hoyt et H. Silenus iront chercher du bois pour faire un grand feu.
— Un grand feu ? Et pourquoi ? demanda le prêtre.
Il trouvait qu’il faisait assez chaud comme ça sur la colline.
— Quand la nuit tombera, il faut que le chariot à vent puisse nous repérer facilement, lui expliqua Kassad. Tout le monde à son poste, maintenant.
En silence, le groupe contemplait le radeau à moteur qui descendait lentement le fleuve dans le crépuscule. Malgré la distance, le consul distinguait la peau bleue des membres de l’équipage. Le long du quai, le Bénarès semblait vieux et abandonné, à l’image de la cité déserte. Lorsque le radeau disparut à l’horizon, le groupe se tourna vers la mer des Hautes Herbes. Les ombres des berges du fleuve se profilaient sur ce que le consul ne pouvait s’empêcher d’appeler mentalement des vagues et de la houle. Au large, l’océan d’herbes semblait changer de couleur et miroitait d’un éclat d’aigue-marine avant de s’assombrir comme pour indiquer la présence de grands fonds. Le ciel lapis se fondit en un crépuscule d’ors et de pourpres, illuminant la crête et donnant des reflets liquides à la peau des pèlerins. Les seuls bruits que l’on entendait étaient les murmures du vent dans les herbes.
— C’est un sacré foutu tas de bagages que nous avons là, pour des gens qui ne font qu’un aller simple, fit remarquer Martin Silenus.
Il n’avait pas tort, se disait le consul. Leurs affaires formaient une belle petite montagne sur le talus herbeux.
— Quelque part au milieu de tout ça, déclara Het Masteen d’une voix tranquille, nous attend peut-être notre salut.
— Que voulez-vous dire ? demanda Brawne Lamia.
— Le salut, c’est possible, fit Martin Silenus en s’étendant sur l’herbe, les mains croisées sous la tête, pour contempler le ciel. Mais avez-vous pensé à vous munir d’un slip antigritche ? Vous pourriez en avoir besoin.
Le Templier secoua lentement la tête. Le crépuscule maintenait son visage dans l’ombre sous le capuchon de son vêtement.
— Il est inutile de nous leurrer ou de minimiser les raisons qui amènent ici chacun d’entre nous, dit-il. Il est temps d’admettre que nous avons tous apporté dans ce pèlerinage quelque chose de particulier avec quoi nous espérons, lorsque le moment sera venu d’affronter le Seigneur de la Douleur, changer le cours inévitable des évènements.
Le poète se mit à rire.
— Dire que je n’ai même pas apporté ma putain de patte de lapin porte-bonheur !
Le capuchon du Templier s’inclina légèrement en avant.
— Vous avez votre manuscrit, peut-être ?
Le poète ne répondit pas.
Het Masteen fit passer son regard invisible sur son voisin de gauche.
— Et vous, colonel, qu’avez-vous dans ces grosses malles qui portent votre nom ? Des armes ?
Kassad le regarda sans répondre.
— Évidemment, fit Het Masteen. Il serait ridicule d’aller à la chasse sans être armé.
— Et moi, demanda Brawne Lamia en croisant les bras. Savez-vous quelle arme secrète je transporte clandestinement ?
— Nous n’avons pas encore eu l’honneur d’entendre votre récit, H. Lamia, fit remarquer le Templier de sa voix posée aux accents étranges. Il serait prématuré de vouloir spéculer là-dessus.
— Et le consul ? demanda Lamia.
— Là, il me semble qu’elle est tout à fait évidente, l’arme que notre ami diplomate tient en réserve.
Le consul s’arracha à la contemplation du coucher de soleil.
— Je n’ai dans mes bagages que quelques vêtements et deux livres à lire, dit-il, sincère.
— Oui, soupira le Templier. Par contre, c’est un bien beau vaisseau que vous avez laissé derrière vous.
Martin Silenus bondit sur ses pieds en entendant ces mots.
— Ce vaisseau de merde ! s’écria-t-il. Je suis sûr que vous pouvez l’appeler ! Sortez votre putain de sifflet magique, j’en ai marre de poireauter ici !
Le consul arracha un brin d’herbe et le fendit méthodiquement en long. Au bout d’une minute, il déclara :
— Même s’il était en mon pouvoir de le faire venir ici – et vous avez entendu comme moi A. Bettik dire que les satcoms et les stations de répéteurs étaient hors service – nous ne pourrions absolument pas nous poser au nord de la Chaîne Bridée. Cela a toujours inévitablement tourné au désastre, même avant que le gritche ne commence à écumer la région située au sud des montagnes.
— D’accord, fit Silenus en agitant nerveusement les bras. Mais nous pourrions au moins quitter ce putain de… gazon ! Qu’est-ce que vous attendez pour l’appeler ?
— Nous en reparlerons demain. Si le chariot à vent n’est toujours pas là, nous envisagerons des solutions de rechange.
— Allez vous faire foutre avec vos…
Mais Silenus fut coupé par Kassad, qui fit un pas en avant en lui tournant le dos, ce qui eut pour effet de le mettre hors du cercle.
— H. Masteen, demanda le colonel, ne nous direz-vous pas quel est votre secret ?
Les derniers feux du couchant permettaient à peine de distinguer le sourire qui flottait sur les lèvres fines du Templier. Il désigna la montagne de bagages.
— Comme vous avez pu le constater, la malle qui m’accompagne est la plus lourde et la plus mystérieuse de toutes.
— C’est un cube de Möbius, affirma le père Hoyt. J’ai vu transporter ainsi des artefacts anciens.
— Ou des bombes à fusion, suggéra Kassad.
Het Masteen secoua la tête.
— Rien d’aussi brutal, leur dit-il.
— N’allez-vous pas nous révéler votre secret ? demanda Lamia.
— Lorsque viendra mon tour de parler.
— Ce n’est pas votre tour ? demanda le consul. Nous pourrions écouter le récit suivant en attendant.
Sol Weintraub se racla la gorge.
— C’est moi qui ai le numéro quatre, dit-il en leur montrant son morceau de papier. Mais je cède volontiers la place à la Voix de l’Arbre Authentique, si tel est son désir.
Il souleva Rachel pour en faire passer le poids d’une épaule à l’autre, tout en lui tapotant affectueusement le derrière.
— Nous avons tout le temps, fit Het Masteen en secouant la tête. Je voulais seulement vous faire comprendre qu’il y a toujours de l’espoir au plus profond du plus sombre désespoir. Nous avons beaucoup appris, jusqu’à présent, en écoutant les récits qui ont été faits. Néanmoins, chacun de nous a le germe d’une promesse enfoui en lui, encore plus loin que nous ne voulons l’admettre.
— Je ne vois vraiment pas en quoi…
Le père Hoyt fut brutalement interrompu par le cri de Martin Silenus :
— Le voilà ! Il a quand même fini par arriver, ce putain de chariot à vent !
Il fallut encore vingt minutes pour que le chariot s’amarre à l’un des pontons. Il venait du nord, et ses voiles formaient des carrés blancs contre la plaine obscure vidée de toutes ses couleurs. Les dernières lueurs du couchant s’étaient éteintes lorsque le gros vaisseau, ayant décrit un large cercle pour se présenter dans l’alignement du talus, ferla ses voiles et s’arrêta progressivement de rouler.