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— J’attends de voir.

Le mémoire d’études supérieures de Rachel portait sur les artefacts d’origine non humaine ou préhégirienne. Durant trois années standard, Sol et Saraï ne virent Rachel qu’en quelques occasions espacées, entrecoupées d’envois de pelures distrans à partir de mondes exotiques relativement proches mais n’appartenant pas au Retz. Ils savaient que ses études sur le terrain n’allaient pas tarder à la conduire bien au-delà du Retz, dans les Confins où le déficit de temps dévorait la vie et les souvenirs de ceux qui restaient derrière.

— Où diable se trouve cet Hypérion ? avait demandé Saraï durant le dernier séjour de Rachel, juste avant le départ de son expédition. On dirait une nouvelle marque de produit à récurer !

— C’est un endroit formidable, maman. Il y a plus d’artefacts non humains sur cette planète que partout ailleurs, à l’exception, sans doute, d’Armaghast.

— Dans ce cas, pourquoi ne vas-tu pas sur Armaghast, qui n’est qu’à quelques mois du Retz ? Pourquoi te contenter du numéro deux ?

— Hypérion n’est pas encore un pôle d’attraction majeur pour les touristes, bien qu’ils commencent à poser des problèmes là-bas aussi. Les gens qui ont de l’argent voyagent de plus en plus en dehors du Retz.

Sol était intervenu, d’une voix soudain rauque.

— Ce sont les labyrinthes que tu as l’intention d’étudier, ou bien les artefacts appelés Tombeaux du Temps ?

— Les Tombeaux du Temps, papa. Je vais travailler avec le professeur Melio Arundez, qui en sait plus que n’importe qui sur les Tombeaux.

— Je croyais qu’ils étaient dangereux, fit Sol d’un ton aussi neutre que possible mais avec un serrement de gorge.

Rachel sourit.

— Tu penses à la légende du gritche ? Il y a deux siècles qu’on n’entend plus parler de ça.

— Mais j’ai vu des documents sur les évènements troublants qui ont accompagné la seconde colonisation… commença Sol.

— Je les ai vus aussi, papa. À l’époque, on ne connaissait pas encore les grosses anguilles de roche qui descendent chasser dans le désert. Elles ont sans doute emporté quelques colons, et cela a dégénéré en panique. Tu sais bien comment naissent les légendes. D’ailleurs, les chasseurs les ont exterminées depuis.

— Aucun vaisseau ne se pose là-bas, insista Sol. Il faut y aller à la voile. Ou à pied. Ou je ne sais par quel foutu moyen de transport archaïque.

Rachel se mit à rire.

— Dans l’ancien temps, les gens qui arrivaient là-bas par la voie aérienne sous-estimaient les effets des champs anentropiques, et il y a eu des accidents, c’est vrai. Mais il y a aujourd’hui une ligne de dirigeables qui fonctionne très bien. Il y a aussi un grand hôtel, appelé forteresse de Chronos, sur les contreforts des montagnes du nord, qui reçoit chaque année des centaines de touristes.

— C’est là que tu descendras ? demanda Saraï.

— Une grande partie du temps. Ça va être fabuleux, maman !

— Pas trop fabuleux quand même, j’espère, avait dit Saraï.

Et ils avaient souri tous les trois.

Rachel resta quatre ans en transit. Pour elle, ce ne furent que quelques semaines de fugue cryotechnique, mais Sol souffrit de son absence encore plus que si elle avait été quelque part dans le Retz, occupée et inaccessible. L’idée qu’elle s’éloignait de lui à une vitesse supraluminique, enveloppée du cocon quantique artificiel de l’effet Hawking, lui semblait effrayante et de mauvais présage.

Ils avaient toujours de nombreuses activités. Saraï avait abandonné la critique pour se consacrer davantage à des problèmes locaux liés à l’environnement, mais pour Sol ce furent des années particulièrement productives, durant lesquelles il fit paraître son deuxième livre, bientôt suivi d’un troisième. Le deuxième, Repères moraux, connut un tel succès qu’il fut sollicité dans tout le Retz pour donner des conférences et participer à des symposiums. Il y alla quelquefois seul, quelquefois avec Saraï, mais, bien que l’idée de voyager ne leur déplût pas en soi, ils se lassèrent vite des changements de nourriture, de gravité et de lumière solaire, et Sol préféra, au bout d’un moment, rester chez lui pour se consacrer à des recherches sur son prochain livre ou participer à des conférences, le cas échéant, par l’intermédiaire du système interactif de l’université.

Cinq années s’étaient presque écoulées depuis le départ de Rachel lorsque Sol fit un rêve qui allait bouleverser sa vie.

Il se voyait, dans ce rêve, errant à travers un énorme espace parsemé de colonnes de la hauteur d’un séquoia de bonne taille, avec un plafond trop haut pour être discernable, qui laissait passer des rayons d’une lumière rouge presque solide. De temps à autre, il apercevait des formes mouvantes, de chaque côté, dans la pénombre. Il crut ainsi voir, à un moment, une paire de jambes de pierre qui s’élevaient dans la nuit comme des sculptures monumentales. Il lui sembla distinguer également une sorte de scarabée de cristal qui tournait, très haut au-dessus de sa tête, illuminé de l’intérieur par des faisceaux de lumière froide.

Finalement, il s’arrêta pour se reposer. Derrière lui, au loin, il entendit ce qui ressemblait à une immense conflagration, comme si des forêts et des cités entières étaient en train de brûler. Devant lui brillaient les lumières vers lesquelles il se dirigeait depuis le début, deux ovales d’un rouge grenat.

Il épongeait la sueur de son front lorsqu’une voix retentissante, venue de nulle part, lui dit :

— Sol ! Prends ta fille, ta fille unique, Rachel, que tu aimes, et rends-toi sur le monde qu’on appelle Hypérion pour l’immoler par le feu à l’un des endroits que je t’indiquerai.

Et dans son rêve, Sol s’était dressé pour s’écrier :

— Tu ne peux pas parler sérieusement !

Et il avait repris son chemin dans la pénombre, toujours guidé par les ovales grenat qui brillaient maintenant comme des lunes sanglantes flottant au-dessus d’une plaine indistincte. Et lorsqu’il s’était de nouveau arrêté, la voix retentissante avait répété :

— Sol ! Prends ta fille, ta fille unique, Rachel, que tu aimes, et rends-toi sur le monde qu’on appelle Hypérion pour l’immoler par le feu à l’un des endroits que je t’indiquerai.

Sol avait alors secoué le poids de cette voix puissante, et il s’était adressé de manière distincte aux ténèbres en leur disant :

— J’avais bien entendu la première fois… La réponse est toujours non !

Il avait compris, à ce moment-là, qu’il était en train de rêver, et une partie de lui-même avait apprécié l’ironie du scénario. Mais une autre partie de lui ne demandait qu’à se réveiller au plus vite. Au lieu de cela, cependant, il se retrouva soudain sur une terrasse basse qui dominait une vaste salle où Rachel était étendue, nue, sur une énorme roche. La scène était éclairée par les deux ovales rouges. Sol s’aperçut alors qu’il tenait quelque chose dans la main droite. Baissant les yeux, il vit un long poignard à lame courbe, d’une seule pièce, qui semblait en corne.

La voix, qui donnait plus que jamais à Sol l’impression de correspondre à l’idée que se faisait de la voix de Dieu le réalisateur d’une production holo à bon marché, s’éleva de nouveau :

— Sol ! Il faut m’écouter attentivement. L’avenir de l’humanité dépend de ton obéissance en la matière. Tu dois prendre ta fille, ta fille unique, Rachel, que tu aimes, et te rendre sur le monde qu’on appelle Hypérion pour l’immoler par le feu à l’un des endroits que je t’indiquerai.