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Rachel s’installa, posa son thermos près de la garniture de plastique et regarda les détecteurs de rayonnement cosmique. Les relevés semblaient inchangés. Pas la moindre caverne ni le moindre passage secret. Tout au plus quelques cavités que le radar avait négligées. Dès le lendemain matin, Melio et Stefan avaient l’intention de mettre en place une sonde munie d’un filament imageur, puis de faire un prélèvement d’air avant d’explorer ces cavités avec le micromanipulateur. Jusqu’à présent, ils avaient découvert une dizaine de crevasses du même genre, et leur exploration n’avait rien révélé d’extraordinaire. La plaisanterie qui circulait au camp était que la prochaine cavité, pas plus grosse que le poing, recèlerait des mini-sarcophages, des urnes en miniature et une toute petite momie ou, comme disait Melio, un « Toutankhamon lilliputien ».

Machinalement, Rachel essaya les canaux de communication de son persoc. Rien ne passait. Normal, sous quarante mètres de pierre. Il avait été question de tirer une ligne téléphonique à partir de la surface, mais l’urgence ne s’en était jamais vraiment fait ressentir, et leur séjour arrivait maintenant à sa fin. Elle ajusta les réglages de réception du persoc sur les émissions des capteurs, et se prépara à une longue nuit d’ennui.

Elle songea à cette merveilleuse histoire du pharaon de l’Ancienne Terre – Khéops, si son souvenir était bien exact – qui, après avoir autorisé la construction de son énorme pyramide et accepté que la chambre sépulcrale soit profondément enterrée sous le centre de l’édifice, était demeuré ensuite éveillé toute la nuit, durant des années, en proie à une panique claustrophobique à l’idée des centaines de milliers de tonnes de pierre qui seraient au-dessus de sa tête pour l’éternité. Finalement, le pharaon avait ordonné que la salle sépulcrale soit placée aux deux tiers de la hauteur de la Grande Pyramide. Solution peu orthodoxe. Mais Rachel comprenait la position du roi. Et elle espérait, où qu’il soit maintenant, qu’il dormait mieux ainsi.

Elle avait presque succombé elle-même au sommeil lorsque son persoc se mit brusquement à bourdonner. Il était exactement 2 h 15. Les détecteurs hurlèrent, et elle bondit sur ses pieds. D’après les instruments, le Sphinx avait maintenant une douzaine de nouvelles salles, dont certaines étaient plus grandes que la structure totale. Rachel régla fébrilement l’affichage des moniteurs, et l’air devint flou tandis que les modèles changeaient de forme sous ses yeux. Les dessins des corridors s’enroulaient sur eux-mêmes comme des rubans de Möbius en rotation. Les capteurs extérieurs indiquaient que le sommet du Sphinx se courbait et s’agitait comme du polyflexe au vent – ou bien comme des ailes.

Rachel ne doutait pas qu’elle eût affaire à une forme de défaillance multiple du matériel, mais elle s’acharnait à recalibrer les données et à les retraiter sur son persoc lorsque plusieurs choses se produisirent en même temps.

Elle entendit un lourd bruit de pas dans le corridor au-dessus d’elle.

Tous les systèmes de visualisation s’éteignirent.

Quelque part, dans le dédale des couloirs, un signal d’alarme branché sur les marées du temps retentit.

Toutes les lumières s’éteignirent.

Ce dernier évènement était insensé. Les appareils avaient tous une alimentation autonome, et même une explosion nucléaire n’aurait pas pu avoir d’effet sur eux. Les éclairages qu’ils utilisaient dans la caverne avaient des batteries d’une durée de vie de dix ans. Quant aux globes qui éclairaient les galeries, ils étaient bioluminescents et ne nécessitaient aucune source d’énergie.

Toutes les lumières s’étaient quand même éteintes. Rachel sortit une torche laser de la poche du genou de sa combinaison et l’actionna. Il ne se passa rien.

Pour la première fois de sa vie, Rachel Weintraub sentit la terreur l’agripper comme une main se refermant sur son cœur. Elle ne pouvait plus respirer. Durant trente secondes, elle se força à demeurer parfaitement immobile, sans même écouter, attendant simplement que la panique reflue. Lorsqu’elle put enfin respirer sans haleter, elle se dirigea en tâtonnant vers les instruments et essaya de les faire fonctionner. En vain. Soulevant son persoc, elle fit tourner le disque du pouce. Rien ne se passa non plus. Tout cela était absolument impossible, bien entendu. L’objet était pratiquement indestructible, et son alimentation à toute épreuve.

Elle entendait ses propres pulsations, mais elle maîtrisait mieux la panique et commença à se diriger, toujours à tâtons, vers la seule issue de la caverne. L’idée qu’il lui faudrait retrouver son chemin, à travers le dédale des galeries, dans l’obscurité totale, la rendait folle. Mais elle ne voyait aucun autre moyen de procéder.

Une seconde… Il y avait des lumières un peu partout à l’intérieur du Sphinx, mais l’équipe de recherches à laquelle elle appartenait avait suspendu les globes d’éclairage. Oui, ils étaient suspendus à un câble en perlon qui remontait jusqu’à la surface, et qu’il lui suffisait de suivre.

Parfait.

Elle sentit sous ses doigts, en se rapprochant de la sortie, la froideur de la roche. Était-elle si froide que cela à son arrivée ?

C’est alors qu’elle entendit, très distinctement, le bruit de quelque chose qui raclait la galerie en pente.

— Melio ? cria-t-elle dans l’obscurité. Tanya ? Kurt ?

Le frottement se rapprochait d’elle. Elle recula, renversant dans le noir un fauteuil et un appareil. Elle sentit quelque chose qui lui touchait les cheveux. Elle poussa un cri étouffé et leva la main.

Le plafond était plus bas qu’avant. La dalle de pierre massive, de cinq mètres carrés environ, descendit encore au moment même où elle levait l’autre main pour la toucher. L’ouverture de la galerie était à mi-hauteur de la paroi. Elle avança vers elle en titubant, les mains tendues en avant, comme une aveugle. Elle trébucha sur un fauteuil pliant, trouva la tablette aux instruments, la suivit jusqu’à la paroi et… sentit le bord inférieur de la galerie disparaître tandis que le plafond continuait de descendre. Elle dut retirer promptement ses doigts avant qu’ils ne fussent sectionnés.

Elle s’assit par terre dans le noir. Le haut d’un oscilloscope entra en contact avec le plafond. La table se mit à craquer, puis s’effondra dans un grand bruit. Rachel ne cessait de bouger la tête d’un côté puis de l’autre, par petits mouvements courts et désespérés. Il y eut un grincement métallique rauque, presque un bruit de respiration, à moins d’un mètre d’elle. Elle recula lentement, en se traînant par terre au milieu des débris des appareils. La respiration se fit plus forte.

Quelque chose d’acéré, d’une froideur extrême, lui saisit le poignet.

À la fin, elle hurla.

Il n’y avait pas de mégatransmetteur sur Hypérion à cette époque, et le vaisseau de spin Farraux n’avait pas non plus de mégatrans à son bord. Sol et Saraï n’apprirent donc l’accident survenu à leur fille que lorsque le consulat de l’Hégémonie sur Parvati avisa l’université que Rachel était blessée, inconsciente mais dans un état stationnaire, et qu’elle était rapatriée sur le Vecteur Renaissance à bord d’un vaisseau-torche-hôpital. Le voyage prendrait un peu plus de dix jours en temps de transit, avec un déficit de temps égal à cinq mois. Ces cinq mois représentaient un vrai supplice pour Sol et Saraï, qui eurent mille fois le temps d’imaginer le pire avant que le vaisseau-hôpital n’arrive au noyau distrans de Renaissance. Ils n’avaient pas revu leur fille depuis huit ans.