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— Oui, soupira Sol en tendant son persoc à Rachel. Écoute bien ce qui est enregistré là-dessus, ma petite fille.

Il quitta la chambre.

Elle mit le persoc en marche et cligna plusieurs fois des paupières tandis que sa propre voix lui parlait :

— Bon, tu viens de te réveiller et tu ne sais plus où tu en es. Il t’est arrivé quelque chose, Rachel. Écoute bien.

« Cet enregistrement date du douzième jour du mois Dix, année 457 de l’hégire, ou 2739 selon l’ancien calendrier. Oui, je sais, cela fait six mois standard plus tard que ton dernier souvenir. Mais ouvre bien les oreilles.

« Il est arrivé quelque chose à l’intérieur du Sphinx. Tu t’es fait prendre par la marée du temps, qui t’a changée. Tu vieillis à l’envers, même si ça parait complètement idiot. Tu rajeunis à chaque instant qui passe. Mais ce n’est pas le plus important. Quand tu dors… quand nous dormons, tu oublies. Tu perds un jour, chaque fois, de tout ce qui s’est passé avant l’accident. Ne me demande pas pourquoi c’est ainsi. Les médecins n’y comprennent rien. Les spécialistes sont perdus. Si tu veux une comparaison, pense à un virus de l’ancien temps, qui dévorerait les données enregistrées dans ton cerveau, à partir des dernières entrées.

« Ils ignorent pourquoi ta mémoire régresse pendant ton sommeil. Ils ont essayé de te donner des pilules antisommeil, mais au bout d’une trentaine d’heures tu deviens complètement catatonique et le virus continue de faire son œuvre. Voilà.

« Veux-tu que je te dise ? Cette façon de te parler à la troisième personne a un effet thérapeutique. En réalité, j’attends qu’ils viennent me chercher pour me conduire en salle d’imagerie. Et je sais que je m’endormirai en revenant, et que j’oublierai encore tout. Ça me fout vraiment la frousse.

« Bon, tu vas maintenant écouter un petit speech qui te mettra au courant de tout ce qui s’est passé depuis l’accident. Ah oui ! maman et papa sont ici, et ils sont au courant, pour Melio. En fait, c’est moi qui ne sais plus très bien où j’en suis. Quand avons-nous couché ensemble pour la première fois, hein ? Deux mois après notre arrivée sur Hypérion ? Dans ce cas, il ne nous resterait plus que quelques semaines pour que nous redevenions de simples connaissances. Dépêche-toi de profiter de tes souvenirs pendant que c’est encore possible, ma grande.

« Signé, Rachel d’hier.

Lorsque Sol rentra dans la chambre, il trouva sa fille assise raide dans son lit, serrant encore le persoc dans ses mains, le visage blême et l’air terrifié.

— Papa…

Il alla s’asseoir auprès d’elle et la laissa pleurer… pour le vingtième jour d’affilée.

Huit semaines standard après l’arrivée de Rachel sur Renaissance, Sol et Saraï firent leurs adieux à Rachel et à Melio sur le multiport distrans de Vinci, d’où ils regagnèrent leur monde de Barnard.

— Elle n’aurait pas dû quitter si tôt l’hôpital, murmura Saraï tandis qu’ils prenaient place dans la navette du soir en partance pour Crawford.

Sous eux, le continent fut bientôt une mosaïque de carrés et de rectangles prêts à être moissonnés. Sol posa la main sur le genou de sa femme et se pencha vers elle.

— Les médecins n’auraient pas mieux demandé que de la garder éternellement, dit-il, mais uniquement pour satisfaire leur curiosité. Je crois qu’ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour l’aider… c’est-à-dire rien du tout. Elle a maintenant sa propre vie à vivre.

— Mais pourquoi est-elle partie avec… ce garçon ? Elle le connaît à peine.

Il soupira et se laissa aller en arrière contre le dossier de son siège.

— Dans deux semaines, elle ne se souviendra même plus de lui, fit-il. Tout au moins par rapport à leurs relations actuelles. Il faut essayer de comprendre le point de vue de Rachel, Saraï. Elle se bat chaque matin pour essayer de s’y retrouver dans un monde pour elle insensé. Elle a vingt-cinq ans, et elle est amoureuse. Laisse-la profiter de son bonheur.

Saraï se tourna vers le hublot. Ensemble, sans parler, ils contemplèrent le soleil rouge suspendu à l’orée du soir comme un ballon au bout d’une ficelle.

Le deuxième semestre universitaire était déjà bien avancé lorsque Rachel appela son père. C’était un message unidirectionnel par câble distrans, émis à partir de Freeholm, et son image flottait au centre de la fosse holo comme un fantôme à l’aspect étrangement familier.

— Salut, m’man. Salut, p’pa. Désolée de n’avoir pas eu le temps d’appeler ces dernières semaines. Vous savez sans doute que j’ai quitté l’université. Et Melio, par la même occasion. C’était stupide, de ma part, de vouloir m’inscrire à de nouveaux cours. J’oubliais le mardi ce que j’avais fait le lundi. Même avec des disquettes et un persoc, le combat était perdu d’avance. Je m’inscrirai peut-être en première année. Je n’ai rien oublié du programme ! Mais je dis ça juste pour plaisanter…

« Ça ne pouvait pas continuer comme ça avec Melio. C’est du moins ce que me disent mes notes. Ce n’est pas sa faute, j’en suis persuadée. Il a été patient et adorable jusqu’au bout. Mais… on ne peut pas faire démarrer ainsi chaque jour une relation à partir de rien… Notre chambre était pleine de photos de nous, de notes que je m’étais écrites à moi-même, de holos pris sur Hypérion. Pourtant… il faut me comprendre… Chaque matin, il était devenu pour moi un étranger. Ce n’est qu’au milieu de l’après-midi que je commençais à croire à ce qu’il avait été pour moi, même si je n’en gardais aucun souvenir. Le soir, je pleurais dans ses bras… et je finissais, tôt ou tard, par m’endormir. Oui, je pense que c’est bien mieux ainsi.

L’image de Rachel sembla hésiter, se tourna à demi comme si elle voulait mettre fin à la communication, puis se ravisa. En souriant, elle ajouta :

— J’ai laissé tomber mes études pour quelque temps. Le Centre Médical de Freeholm voudrait m’avoir à plein temps, mais il faudrait qu’il y mette le prix. J’ai une proposition de l’Institut de Recherche de Tau Ceti qui me paraît difficile à battre. Ils m’offrent… Je crois qu’ils appellent ça un poste de « chercheur honoraire ». C’est plus que ce que nous avons payé en tout pour mes quatre ans d’études à Nightenhelser et pour mon séjour à Reichs. J’ai quand même refusé. Je continue de suivre chaque jour le traitement de l’hôpital, mais les transplantations d’ARN me laissent des bleus et me dépriment un peu. Sans doute parce que, chaque matin, quand je me lève, je ne me rappelle pas comment j’ai eu ces bleus, hi ! hi !

« N’importe comment, je compte habiter quelque temps chez Tanya, et puis… j’ai pensé que je pourrais ensuite revenir quelque temps à la maison. Ça va être bientôt le deuxième mois, et mon anniversaire. J’aurai de nouveau vingt-deux ans. Ça fait tout drôle, hein ? Mais c’est plus facile pour moi d’être avec des gens que je connais. J’ai rencontré Tanya pour la première fois juste après mon arrivée ici. Je venais d’avoir vingt-deux ans. Alors, vous comprenez…

« Est-ce que ma chambre est toujours là, maman, ou l’as-tu transformée en salon de mah-jong, comme tu menaçais tout le temps de le faire ? Écrivez-moi vite, ou appelez-moi. La prochaine fois, je me fendrai d’une communication double voie, pour qu’on puisse discuter vraiment. En attendant, si vous… C’est-à-dire…

Elle fit un joyeux signe de main en ajoutant :

— Faut qu’j’y aille, salut, les poilus, je vous adore tous les deux !

Sol fit le voyage à Bussard, la semaine précédant l’anniversaire de Rachel, pour l’accueillir à l’unique terminex distrans public de la planète. Ce fut lui qui la vit le premier, au milieu de ses bagages, près de l’horloge florale. Elle avait un aspect très jeune, mais pas tellement plus jeune, après tout, que le jour où ils s’étaient quittés sur le Vecteur Renaissance. Ou plutôt, se dit-il en la regardant mieux, c’était dans son maintien qu’il y avait une différence. Elle semblait beaucoup moins assurée qu’avant. Mais il secoua la tête pour chasser ces pensées, cria son nom et courut la serrer dans ses bras.