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L’expression d’étonnement sur le visage de Rachel, quand il la lâcha, était si intense qu’il ne put l’ignorer.

— Qu’y a-t-il, ma chérie ? demanda-t-il. Quelque chose ne va pas ?

C’était l’une des rares fois où sa fille avait semblé à court de mots.

— Je… Tu… J’avais oublié, bredouilla-t-elle.

Elle secoua la tête d’une manière qu’il connaissait bien, et réussit à rire et à pleurer en même temps.

— Tu n’es plus tout à fait le même, c’est tout, lui dit-elle. Je me souviens du jour où j’ai quitté la maison comme si c’était hier. Alors, tu comprends… Quand j’ai vu tes cheveux…

Elle porta la main devant sa bouche. Sol se passa les doigts dans les cheveux.

— Je vois, dit-il, soudain lui-même au bord du rire et des larmes. Pour toi, ça fait un peu plus de onze ans, avec tous tes voyages. Et tu me retrouves vieux et chauve.

Il lui ouvrit de nouveau ses bras.

— Bienvenue à la maison, petite.

Rachel se blottit dans le cercle protecteur que lui offrait son père.

Durant plusieurs mois, les choses se passèrent très bien. Rachel, entourée d’objets familiers, se sentait plus en sécurité. Et pour Saraï, le chagrin causé par la maladie de sa fille était provisoirement compensé par le plaisir de l’avoir de nouveau auprès d’elle.

Chaque matin, Rachel se levait de bonne heure et prenait connaissance de son « aide-mémoire » personnel, qui contenait des images de Sol et de Saraï d’une douzaine d’années plus vieilles que dans son souvenir. Sol essayait d’imaginer ce qu’éprouvait sa fille en se réveillant dans son lit, âgée de vingt-deux ans, la mémoire pleine d’images décalées, en vacances chez elle avant de retourner à ses études sur une autre planète, quand elle voyait ses parents plus vieux, la maison changée, la ville différente, les nouvelles étranges, des années d’histoire ayant passé sans qu’elle s’en aperçoive.

Il en était incapable.

Leur première erreur fut d’accéder à la demande de Rachel en invitant ses anciens amis à son vingt-deuxième anniversaire. Ils vinrent tous, comme la première fois : l’irrésistible Niki, Don Stewart et son copain Howard, Kathi Obeg, Marta Tyn et sa meilleure amie, Linna McKyler. Tous de fraîche date à l’université, tous à peine sortis du cocon de leur enfance et prêts à se tisser une nouvelle vie d’adulte.

Rachel les avait tous revus depuis son retour, mais… elle s’endormait chaque soir, et elle oubliait. Et, cette fois-là, Sol et Saraï oublièrent qu’elle avait oublié.

Niki avait trente-quatre ans et deux enfants. Elle était toujours débordante d’énergie et d’un comique irrésistible, mais d’une autre génération, selon les critères de Rachel. Don et Howard parlèrent de leurs investissements, des prouesses sportives de leurs enfants et de leurs projets de vacances. Kathi était toute désorientée, elle n’adressa que deux fois la parole à Rachel, et encore comme s’il s’agissait d’une autre personne qui voulait se faire passer pour elle. Marta ne cacha pas sa jalousie devant la jeunesse de Rachel. Linna, qui s’était convertie entre-temps au gnosticisme zen, se mit à pleurer au milieu de la soirée et partit la première.

Lorsque tout le monde eut pris congé, Rachel, au milieu du champ de bataille du salon, contempla le gâteau à moitié intact, mais ne pleura pas. Avant de monter se coucher, elle serra sa mère dans ses bras et murmura à l’oreille de son père :

— Je t’en prie, papa, ne me laisse plus jamais recommencer une telle bêtise.

Puis elle alla se coucher.

Ce printemps-là, Sol refit le même cauchemar. Il était perdu dans un endroit vaste et noir, éclairé seulement par deux globes rouges. Et la voix, qu’il ne trouvait nullement absurde, lui dit sur un ton monocorde :

— Sol ! Prends ta fille, ta fille unique, Rachel, que tu aimes, et rends-toi sur le monde qu’on appelle Hypérion pour l’immoler par le feu à l’un des endroits que je t’indiquerai.

Sol avait hurlé dans les ténèbres de son rêve :

— Tu me l’as déjà prise, salaud ! Que faut-il donc que je fasse pour que tu me la rendes ? Dis-moi ce que je dois faire, maudit !

Il s’était alors réveillé, en sueur, les yeux pleins de larmes et le cœur plein de rage. Dans la chambre voisine, Rachel dormait, dévorée par son virus.

Au cours des mois suivants, Sol chercha par tous les moyens à rassembler le plus possible d’informations sur Hypérion, les Tombeaux du Temps et le gritche. En tant que chercheur aguerri, il fut surpris de constater que les documents sur la question, compte tenu de son caractère spectaculaire, étaient très peu nombreux. Il y avait l’Église gritchtèque, naturellement. Il n’existait aucun temple de cette dénomination sur le monde de Barnard, mais il pouvait contacter ceux des autres planètes du Retz. Cependant, il s’aperçut bientôt que rassembler des faits à partir des écrits concernant le culte gritchtèque revenait à essayer de dresser un plan de Sarnath en visitant un monastère bouddhiste. Le dogme gritchtèque faisait bien allusion au temps, mais uniquement dans la mesure où le gritche était censé être « l’ange du châtiment, venu d’au-delà du temps ». Et ce « temps authentique » n’existait plus pour la race humaine depuis que l’Ancienne Terre était morte. Les quatre siècles qui avaient passé depuis se situaient dans un « temps factice ». Ce genre de langage à double sens n’évoquait rien d’autre, pour Sol, que la pommade égocentrique commune à presque toutes les religions. Néanmoins, il avait l’intention d’aller visiter un temple gritchtèque dès qu’il aurait exploré des voies de recherche un peu plus sérieuses.

Melio Arundez organisa une nouvelle expédition sur Hypérion, également patronnée par l’université de Reichs, avec pour objectif officiel l’étude des phénomènes liés aux marées du temps et à la maladie de Merlin dont souffrait Rachel. Fait important, le Protectorat de l’Hégémonie avait décidé d’envoyer, à l’occasion de cette expédition, un émetteur distrans destiné au consulat de Keats. Ce qui n’empêchait pas qu’il faudrait au moins trois ans, en temps du Retz, pour que l’expédition arrive sur Hypérion. La première réaction de Sol avait été de vouloir partir avec Arundez et son équipe. Dans tout holodrame qui se respecte, les protagonistes retournent toujours sur les lieux de l’action. Mais il avait rapidement surmonté cette impulsion. Il était avant tout historien et philosophe. Il ne pouvait espérer apporter qu’une modique contribution au succès d’une telle entreprise. Rachel manifestait toujours un talent et un intérêt prometteurs en tant qu’étudiante en archéologie, mais ses capacités déclinaient chaque jour, et Sol ne pensait pas qu’elle gagnerait à retourner sur les lieux de son accident. Chaque matin, elle aurait un choc en se réveillant sur un monde inconnu, pour accomplir une mission qu’elle serait de moins en moins apte à accomplir. Saraï ne permettrait jamais une telle chose.

Il laissa momentanément de côté le livre auquel il travaillait actuellement, une analyse des théories de Kierkegaard sur l’éthique en tant que moralité de compromis, appliquées à l’appareil légal de l’Hégémonie. Puis il s’occupa de rechercher des informations ésotériques sur le temps, sur Hypérion et sur l’histoire d’Abraham.