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— Melio, souffla Sol.

— Peu importe. Comprends que ça ne m’aide pas du tout, papa. J’ai à peine le temps d’absorber tout ça qu’il faut encore que j’aille me coucher, et… tu connais la suite mieux que moi.

— Qu’est-ce que… commença Sol avant de se racler la gorge. Qu’est-ce que tu voudrais que nous fassions, ma petite fille ?

Elle le regarda dans les yeux, puis sourit. C’était le même sourire que celui dont elle l’avait gratifié dans les cinq premières semaines de son existence.

— Ne me dis rien, papa, fit-elle d’une voix ferme. Ne me laisse pas m’expliquer quoi que ce soit. Ça fait trop mal. Je n’ai jamais vécu tout cela, tu comprends ?

Elle s’interrompit pour se passer la main sur le front avant de continuer :

— Tu comprends ce que je veux dire, n’est-ce pas ? La Rachel qui est allée sur une autre planète et qui est tombée amoureuse et qui a souffert, c’est une autre Rachel ! Je n’ai pas à souffrir pour elle ! Tu me comprends, dis ?

Elle pleurait, à présent.

Je te comprends, fit Sol en lui ouvrant ses bras pour la consoler.

Il sentit sa chaleur et ses larmes contre son torse.

— Je te comprends très bien, ajouta-t-il.

Plusieurs messages distrans leur parvinrent d’Hypérion, cette année-là, mais ils n’apportèrent rien. La nature et la source des champs anentropiques demeuraient un mystère. Aucune activité particulière des marées du temps n’avait été enregistrée aux alentours du Sphinx. Des expériences sur des animaux de laboratoire dans les régions des marées s’étaient soldées par la mort de certains sujets, mais la maladie de Merlin n’avait pu être reproduite. Melio achevait chacun de ses messages par les mots : « Tout mon amour à Rachel. »

Sol et Saraï empruntèrent de l’argent à l’université de Reichs pour se soumettre, dans une clinique de Bussard, à un traitement Poulsen simplifié. Ils étaient déjà trop vieux pour songer à prolonger leur existence d’une centaine d’années, mais cela leur redonna l’aspect d’un couple de quinquagénaires plutôt que de septuagénaires. Ils étudièrent attentivement leurs vieilles photos de famille, et n’eurent pas trop de difficulté à s’habiller comme ils le faisaient une quinzaine d’années plus tôt.

Rachel, âgée maintenant de seize ans, descendit deux par deux les marches d’escalier avec son persoc branché sur la radio universitaire.

— Est-ce que je peux avoir des soufflettes de riz ?

— C’est ce que tu prends chaque matin, lui dit Saraï en souriant.

— Je sais, mais il pourrait ne plus en rester, ou je ne sais quoi. J’ai entendu le téléphone. C’était Niki ?

— Non, fit Sol.

— Zut ! s’exclama Rachel. Pardon, s’excusa-t-elle aussitôt. Mais elle avait promis de m’appeler dès que les résultats des épreuves communes seraient affichés. Ça fait déjà trois semaines que les contrôles ont eu lieu ! On devrait me mettre au courant, quand même !

— Ne t’inquiète pas, lui dit Saraï en posant la cafetière sur la table puis en servant Rachel et elle-même. Je suis sûre que tes résultats seront assez bons pour te donner accès à l’établissement de ton choix.

— Maman… soupira Rachel. Tu ne peux pas savoir. Ils ne font pas de cadeaux, tu sais.

Elle fronça les sourcils.

— Tu n’aurais pas vu mon ansible de maths ? Je ne retrouve plus rien avec le désordre qu’il y a dans ma chambre.

Sol s’éclaircit la voix.

— Pas d’école, aujourd’hui, ma petite fille.

— Pas d’école ? s’étonna Rachel en ouvrant de grands yeux. Un mardi ? À six semaines de la remise des diplômes ? Et pourquoi ça ?

— Tu as été souffrante, déclara Saraï avec fermeté. Tu peux rester à la maison aujourd’hui. Juste aujourd’hui.

Le front de Rachel se plissa de plus belle.

— Souffrante ? Je ne me sens pas souffrante, maman, mais simplement toute drôle. Comme si quelque chose clochait, mais je ne sais pas quoi au juste. Par exemple, pourquoi est-ce que le canapé n’est plus à sa place dans le salon des médias ? Et où est passé Chips ? Je n’ai fait que l’appeler, mais il ne vient pas.

Sol lui prit gentiment le poignet.

— Tu as été un peu fatiguée, lui dit-il. Le docteur a dit que tu te réveillerais peut-être avec quelques trous de mémoire. Nous allons en parler un peu en nous promenant jusqu’au campus, si tu veux. D’accord ?

Rachel leva vers lui un visage radieux.

— Manquer les cours et faire un tour sur le campus ? D’accord.

Elle feignit un instant la consternation avant d’ajouter :

— Pourvu qu’on ne tombe pas sur Roger Sherman ! Il est en première année de maths, et je ne peux pas le voir !

— Tu ne risques pas de le rencontrer, ma petite fille. Tu es prête ?

— Un instant.

Elle se pencha vers sa mère pour l’embrasser.

— Salut, poilue !

— À plus tard, tête de lard, fit Saraï.

— Ça y est, dit Rachel en secouant ses longs cheveux. Je suis prête, papa.

Les voyages fréquents à Bussard avaient rendu nécessaire l’achat d’un VEM et, par une fraîche matinée d’automne, Sol prit la route la plus longue, bien au-dessous des couloirs de circulation, décidé à profiter du spectacle et des senteurs des champs moissonnés qui s’étendaient de part et d’autre. Plusieurs paysans qui travaillaient là lui firent signe en le voyant passer.

Bussard s’était étendu de manière impressionnante depuis l’enfance de Sol, mais la synagogue était toujours au même endroit, à la limite de l’un des quartiers les plus anciens de la ville. C’était un vieux temple, Sol se sentait très vieux, et même la calotte qu’il posa sur sa tête, en entrant, lui parut terriblement vieille, usée par des dizaines d’années. Seul le rabbin était jeune. Il devait avoir tout de même quarante ans passés, se disait Sol en voyant les cheveux clairsemés qui dépassaient autour de la kippa noire. Cependant, à ses yeux, c’était encore un jeune homme, et il fut soulagé quand le rabbin lui suggéra de poursuivre leur conversation dans le jardin public qui se trouvait de l’autre côté de la rue.

Ils s’assirent sur un banc. Sol s’aperçut qu’il avait gardé sa kippa, et il la fit passer, gêné, d’une main dans l’autre. Il flottait dans l’air une odeur de feuilles brûlées et de pluie de la nuit précédente.

— Je ne comprends pas très bien, H. Weintraub, lui dit le rabbin, si c’est votre rêve qui vous dérange ou si vous êtes troublé par le fait que la maladie de votre fille a commencé juste après ce rêve.

Sol leva la tête vers la lumière du soleil.

— Ni l’un ni l’autre, dit-il. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a un rapport.

Le rabbin se passa le doigt sur la lèvre inférieure.

— Quel âge a votre fille ?

— Treize ans, fit Sol après une légère hésitation.

— Et sa maladie… est très grave ? Elle met ses jours en danger ?

— Pas pour le moment, déclara Sol.

Le rabbin croisa les mains sur son ventre replet.

— Vous ne croyez pas… Vous permettez que je vous appelle Sol ?

— Bien sûr.

— Vous ne croyez pas, Sol, que c’est à la suite de ce rêve, et par votre faute, que votre petite fille est tombée malade, n’est-ce pas ?