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— Tu le feras plus tard.

— Merde ! Tu ne comprends pas ? Il n’y a pas de plus tard !

Elle se détourna alors, et enfouit son visage dans ses mains.

— Excuse-moi, dit-elle.

Il la serra tendrement contre lui. Malgré le traitement Poulsen, ses bras nus étaient beaucoup plus maigres que dans son souvenir. Des cordes et des nœuds sous une peau parcheminée. Il la serra encore plus fort.

— Excuse-moi, répéta-t-elle en donnant libre cours à ses sanglots. Mais ce qui nous arrive n’est pas juste !

— Non, admit Sol. Ce n’est pas juste.

La lumière du soleil qui filtrait à travers les carreaux poussiéreux du grenier avait quelque chose de froid et de triste qui rappelait l’atmosphère d’une cathédrale. Pourtant, Sol avait toujours aimé les odeurs de grenier, la chaleur, le renfermé et, surtout, les promesses recelées par un endroit généralement sous-utilisé et rempli de futurs trésors. Mais pour aujourd’hui, c’était fichu.

Il s’accroupit devant une vieille malle.

— Très bien, dit-il. Nous allons chercher ensemble.

Rachel continuait d’être heureuse, insouciante et active, à peine désorientée par les contradictions qui s’offraient à elle chaque matin quand elle se réveillait. À mesure qu’elle rajeunissait, il devenait de plus en plus facile de lui trouver une explication pour les changements qui lui semblaient s’être produits du jour au lendemain. Pourquoi le vieil orme devant la maison avait disparu, pourquoi la demeure de style colonial du voisin, H. Nesbitt, avait été remplacée par un immeuble, pourquoi ses amis ne venaient pas la voir. Sol comprit alors, plus que jamais, à quel point l’esprit d’un enfant était flexible. Il imaginait maintenant Rachel chevauchant la crête de l’énorme vague du temps, incapable de voir les sombres profondeurs de l’océan sous elle, gardant son équilibre grâce à ses maigres réserves de souvenirs et à son engagement total dans les douze ou quinze heures de temps présent qui lui étaient dévolues chaque jour.

Ni Sol ni Saraï ne désiraient que leur fille fût tenue à l’écart des autres enfants, mais il était difficile d’établir et de maintenir un contact. Rachel était toujours ravie d’aller jouer avec la « nouvelle » ou le « nouveau » du quartier, enfants d’enseignants de l’université, voire petits-enfants de leurs amis ou même, pendant un moment, la propre fille de Niki. C’étaient les autres qui devaient s’habituer à se voir approcher chaque jour comme des inconnus, et peu d’entre eux avaient le goût de poursuivre des relations aussi déroutantes avec une compagne de jeu qui les oubliait régulièrement.

L’histoire de la petite fille et de sa maladie très particulière n’était plus, naturellement, un secret pour personne à Crawford. Toute l’université était au courant dès la première année du retour de Rachel, et bientôt toute la ville le sut. Les habitants de Crawford réagirent comme il en a toujours été dans toute petite ville qui se respecte. Certaines langues ne cessaient de s’agiter pour se lamenter du malheur des autres, d’autres ne pouvaient cacher leur plaisir, mais dans l’ensemble la petite communauté serra les coudes autour de la famille Weintraub et les abrita sous son aile comme une mère poule protégeant maladroitement ses poussins.

Tant bien que mal, ils continuaient de mener une existence à peu près normale, même lorsque Sol fut obligé de prendre sa retraite de manière anticipée pour mieux pouvoir se consacrer aux voyages qu’il faisait toujours à la recherche d’un traitement pour Rachel. À l’université, personne ne fit jamais allusion aux véritables raisons de son départ.

C’était trop beau pour durer, naturellement. Un matin de printemps, lorsque Sol sortit sur le pas de sa porte et vit sa petite fille de sept ans revenir en larmes du jardin public, entourée et suivie d’une horde de médiatiques aux implants-caméras brillants et aux persocs tendus, il comprit qu’une phase de leur vie venait de prendre fin à jamais. Il courut vers Rachel pour la saisir dans ses bras.

— H. Weintraub, est-il vrai que votre fille ait attrapé une maladie du temps incurable ? Que va-t-il se passer dans sept ans ? Est-ce qu’elle guérira d’un coup ?

— H. Weintraub ! H. Weintraub ! Rachel nous dit qu’elle pense que Raben Dowell est Président et que nous sommes en 2711. Ces trente-quatre ans sont-ils complètement perdus pour elle, ou bien s’agit-il d’une illusion causée par la maladie de Merlin ?

— Rachel ! Est-ce que tu te souviens d’avoir été une femme adulte ? Quel effet ça te fait d’être redevenue enfant ?

— H. Weintraub ! H. Weintraub ! Juste une photo, s’il vous plaît ! Que diriez-vous de tenir à la main une photo de Rachel plus âgée et de poser avec la gosse ?

— H. Weintraub ! Est-il vrai que Rachel soit sous le coup de la malédiction des Tombeaux du Temps ? Est-ce qu’elle a vu le gritche ?

— Hé, Weintraub ! Sol ! Hé, Solly ! Qu’est-ce que vous allez faire, vous et votre petite dame, lorsque la gamine aura disparu ?

L’un des médiatiques bloquait à Sol l’accès à sa porte d’entrée. Il se pencha en avant, et les lentilles stéréo de ses yeux s’allongèrent tandis qu’il zoomait pour faire un gros plan de Rachel. Sol l’agrippa par les cheveux, opportunément réunis en queue de cheval, et l’écarta violemment.

La meute hurla devant leur maison durant sept semaines. Sol comprit ce qu’il avait su jadis, puis oublié. Les petites communautés étaient fréquemment ennuyeuses, toujours désagréablement empreintes d’esprit paroissial, souvent insupportablement indiscrètes dans les relations de personne à personne, mais elles n’étaient jamais tombées dans les travers vicieux hérités d’un prétendu « droit du public à l’information ».

C’était le cas du Retz. Plutôt que de voir sa famille assiégée de manière permanente par les médias en folie, Sol décida de passer lui-même à l’offensive. Il s’arrangea pour donner des interviews sur les chaînes d’information distrans les plus regardées, participa à des débats de l’Assemblée de la Pangermie et assista personnellement au Grand Symposium du Confluent sur la recherche médicale. En l’espace de dix mois standard, il put ainsi réclamer de l’aide pour sa fille sur quatre-vingts planètes.

Les propositions affluèrent de dix mille sources variées, mais le gros des réponses émanait de guérisseurs, de promoteurs immobiliers, d’instituts privés de toutes sortes et de chercheurs isolés offrant leurs services en échange d’un peu de publicité. Les adeptes de l’Église gritchtèque ou d’autres cultes apocalyptiques soutenaient que Rachel devait faire face à un châtiment mérité. Certaines firmes de publicité offraient à Rachel de « patronner » une marque, et de nombreux agents proposaient de « gérer » les rapports de la petite fille avec ces firmes. Le bon peuple offrait sa sympathie, souvent accompagnée d’une petite offrande pécuniaire. Les scientifiques faisaient part de leur scepticisme, les producteurs de holos et les éditeurs voulaient acheter les droits exclusifs d’une biographie de Rachel.

L’université de Reichs constitua un secrétariat spécialement chargé de trier les différentes propositions en fonction de l’utilité qu’elles pourraient avoir pour Rachel. La plupart des messages furent rejetés. Quelques offres de médecins ou de chercheurs furent mises de côté pour examen plus approfondi. Finalement, aucune voie ne semblait se présenter qui n’eût déjà été essayée par Reichs ou par Sol.

Un message distrans attira cependant l’attention de ce dernier. Il provenait de l’administrateur du kibboutz K’far Shalom d’Hébron, et disait simplement :