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— Qu’est-ce que ça veut dire, ôté ?

Sol se força à replonger le nez dans son traité.

— Ce n’est pas grave, dit-il. Tu apprendras bientôt cela à l’école.

— Quand on rentrera à la maison ?

— Oui.

Un matin, après que Rachel fut sortie avec Judith pour jouer avec les autres enfants – elle était maintenant trop jeune pour continuer d’aller à l’école – Saraï dit à Sol :

— Il faut que nous la conduisions sur Hypérion.

— Hein ? demanda-t-il en ouvrant de grands yeux.

— Tu as entendu ce que j’ai dit. Nous ne devons pas attendre qu’elle soit trop jeune pour marcher ou parler. Nous-mêmes, nous ne rajeunissons pas. Je sais que cela peut paraître étrange, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle avec un rire un peu jaune. Mais nous vieillissons vite. Et le traitement Poulsen n’aura plus aucun effet sur nous d’ici un an ou deux.

— Saraï, aurais-tu oublié ce que nous ont dit les médecins ? Rachel ne survivrait pas à une nouvelle fugue cryotechnique. Et il est impossible d’affronter un voyage supraluminique sans être en état de fugue. L’effet Hawking peut provoquer la folie… ou pis.

— Peu importe, dit Saraï. Il faut que Rachel retourne sur Hypérion.

— Comment peux-tu donc parler ainsi ? demanda Sol, furieux. Elle lui saisit la main.

— Crois-tu être le seul à faire ces rêves ?

— Ces rêves ? balbutia-t-il.

Elle soupira et retourna s’asseoir devant la table blanche de la cuisine. La lumière du matin tombait sur les plantes du rebord de la fenêtre comme la lueur jaune d’un projecteur.

— Cet endroit sombre, dit-elle. Ces deux petites lumières rouges. La voix… qui nous ordonne d’aller sur Hypérion… pour… offrir un sacrifice.

Sol passa le bout de sa langue sur ses lèvres sèches. Son cœur battait à coups redoublés.

— Quel est… le nom qui a été prononcé ? demanda-t-il.

Saraï lui lança un regard étrange.

— Nos deux noms. Si tu n’avais pas été là… dans le rêve, avec moi… je n’aurais jamais pu le supporter pendant toutes ces années.

Il se laissa tomber sur une chaise. Puis il regarda ses mains et ses avant-bras, posés sur la table, comme si c’étaient ceux d’un étranger. Les articulations des doigts commençaient à s’élargir sous les effets de l’arthrose. Les veines des avant-bras ressortaient fortement et les taches hépatiques étaient nombreuses. Mais c’étaient ses mains et ses bras, naturellement.

— Tu ne m’en as jamais parlé, murmura-t-il. Tu n’as jamais dit un mot de…

Cette fois-ci, le rire de Saraï fut totalement dépourvu d’amertume.

— Comme si c’était nécessaire ! Combien de fois ne nous sommes-nous pas réveillés tous les deux dans le noir ? Tu étais couvert de sueur. Dès le début, j’ai su que ce n’était pas seulement un rêve. Il faut y aller, Sol. Il faut aller sur Hypérion.

Il retourna la main qu’il regardait et qui lui semblait toujours appartenir à quelqu’un d’autre.

— Pourquoi, Saraï ? Pour l’amour de Dieu, pourquoi ? Tu sais très bien que nous ne pouvons pas… sacrifier Rachel !

— Bien sûr que non. Comment n’y as-tu pas pensé ? Il faut que nous allions sur Hypérion, là où le rêve nous demandera d’aller, pour… nous offrir en sacrifice à sa place !

— Nous offrir en sacrifice à sa place… répéta Sol.

Il se demandait si son cœur n’allait pas lâcher. Il avait terriblement mal dans la poitrine, il n’arrivait plus à respirer. Il demeura silencieux durant une bonne minute, convaincu que s’il essayait de prononcer un mot, seul un sanglot sortirait de sa gorge. Finalement, il réussit à demander :

— Depuis combien de temps… as-tu cette idée dans la tête, Saraï ?

— Tu veux dire depuis combien de temps je sais ce qu’il nous reste à faire ? Un peu plus d’un an. Depuis le cinquième anniversaire de Rachel.

— Un an ! Et tu ne m’as rien dit pendant tout ce temps !

— J’attendais que tu te décides. Que l’idée te vienne toute seule.

Il secoua la tête. Tout semblait tellement lointain autour de lui. Même les murs étaient légèrement déformés.

— C’est impossible, dit-il. Cela semble… Je ne sais pas. Il faut que j’y réfléchisse, Saraï.

Il regarda la main d’un étranger qui caressait les cheveux familiers de Saraï.

Elle hocha lentement la tête.

Sol alla passer trois jours et trois nuits dans les montagnes arides, ne se nourrissant que du pain dur qu’il avait emporté et buvant l’eau de son thermos à condensation.

Dix mille fois, au cours des vingt dernières années, il avait souhaité de tout son cœur avoir la maladie de Rachel à sa place. Si quelqu’un devait souffrir, que ce soit le père et non l’enfant. Mais tous les parents devaient réagir ainsi. Chaque fois que leur enfant était blessé ou gisait terrassé par la fièvre, c’était ce qu’ils devaient se dire. Mais cela ne pouvait être aussi simple.

Dans la chaleur torride du troisième après-midi, alors qu’il s’était à moitié endormi à l’ombre d’une mince table rocheuse, Sol apprit que cela n’était effectivement pas aussi simple.

— Abraham pouvait-il répondre cela à Dieu ? Qu’il se proposait en sacrifice à la place d’Isaac ?

— Abraham aurait pu répondre cela, mais pas toi.

— Et pourquoi pas moi ?

Comme en réponse, Sol eut une vision fébrile d’adultes nus encadrés d’hommes en armes, faisant la queue devant des fours crématoires, et de mères cachant leurs bébés sous des piles de vêtements. Il vit des hommes et des femmes dont la chair brûlée pendait en lambeaux, éloignant leurs enfants inanimés des cendres de ce qui avait été une grande ville. Sol savait que ces images n’appartenaient pas à un rêve, mais qu’elles étaient tirées du Premier et du Second Holocauste. Et il comprit la réponse avant que la voix dans sa tête ne reprenne :

— Les parents se sont déjà offerts en sacrifice. Et il a été accepté. Nous avons dépassé ce stade.

— Mais que veux-tu, alors ? Que veux-tu donc ?

Il n’eut que le silence pour réponse. Il se remit debout, dans la clarté aveuglante du soleil, et faillit tomber. Un gros oiseau noir décrivit des cercles au-dessus de sa tête ou bien dans sa vision. Il secoua le poing en direction du ciel couleur d’acier de canon.

— Tu te sers des nazis comme instrument. Des fous. Des monstres. Tu n’es toi-même qu’un foutu monstre.

— Non.

La terre bascula, et Sol tomba sur le côté contre le tranchant de plusieurs cailloux pointus. Il avait l’impression de s’adosser à un mur hérissé de tessons de bouteille. Un caillou de la taille de son poing lui meurtrissait la joue.

— La seule réponse correcte pour Abraham était l’obéissance, pensa Sol. D’un point de vue éthique, Abraham était lui-même un enfant. Tous les hommes l’étaient à cette époque-là. La réponse correcte, pour les enfants d’Abraham, était de devenir des adultes et de s’offrir eux-mêmes en sacrifice à la place de leur père. Mais quelle est la bonne réponse dans notre cas ?

Il n’y eut pas d’écho à sa pensée. La terre et le ciel cessèrent de tourner. Au bout d’un moment, il se releva en tremblant, essuya le sang et la poussière sur sa joue puis reprit lentement le chemin de la vallée.

— Non, dit-il à Saraï. Nous n’irons pas sur Hypérion. Ce n’est pas la bonne solution.

— Tu préfères que nous ne fassions rien, alors…