Charban eut un sourire d’excuse. « Les Danseurs ont sûrement envie de communiquer avec nous. Ils préfèrent parler à certains humains plutôt qu’à d’autres.
— Nous n’avons que votre parole à cet égard !
— Les rapports des experts universitaires qui ont accompagné la flotte dans leur territoire en disent tout autant, lâcha Geary.
— Tous les experts ne partagent pas le même avis sur ces rapports.
— Sénatrice, reprit Geary, libre à vous de désigner d’autres personnes pour communiquer avec les Danseurs et leur poser les questions qu’elles veulent. Le général Charban et moi-même leur apporterons toute l’aide nécessaire. Mais je peux aisément prophétiser qu’elles recevront les mêmes réponses que nous. »
Le regard de Sakaï se porta sur Rione puis sur Charban et Geary. « Savez-vous maintenant plus précisément pour quelle raison les Danseurs ont tenu à visiter le territoire humain ? Était-ce au premier chef pour ramener cette dépouille à la Vieille Terre ? Où est-ce que ça cachait autre chose ?
— Je crois pour ma part qu’il s’agissait de bien davantage, répondit lentement Charban en fixant le lointain mais en choisissant soigneusement ses mots. De questions qui comptent beaucoup pour les Danseurs. Je ne jurerais pas que toutes nous sont compréhensibles, mais je ne doute pas que les Danseurs soient venus mener à bien un projet qu’ils jugeaient essentiel, tant pour nous que pour eux. »
Suva le scruta attentivement. « Certaines de leurs paroles abondaient dans ce sens ?
— Non, sénatrice. Rien d’aussi direct. Juste une impression grandissante, née de mes nombreuses tentatives pour communiquer avec eux et les comprendre.
— Dommage que vous n’ayez rien de plus décisif, répondit-elle d’une voix plate.
— Croyez-moi, sénatrice, j’aimerais moi aussi pouvoir vous apporter une réponse plus catégorique », répondit Charban en y mettant la même courtoise déférence.
Costa promena autour d’elle un regard de connivence. « À propos de ce qu’ont fait les Danseurs… je dois vous notifier officiellement à tous que l’ensemble de notre activité dans le système solaire a été classée secret-défense par le Grand Conseil. Nul ne doit s’en ouvrir aux médias, aucune vidéo, aucun enregistrement ne doit être publié, et personne de Sol ne devra être informé des événements qui s’y sont déroulés sans l’approbation préalable du Grand Conseil. Vous ne devrez même pas débattre de ces questions entre vous, de crainte d’être entendus par des gens qui ne seraient pas habilités à en connaître.
— Vous n’avez pas le droit ! s’insurgea Charban avec une véhémence inhabituelle, en se dépouillant de son attitude respectueuse.
— Oh que si ! repartit Costa en le transperçant du regard. Et c’est chose faite. C’est entendu, amiral ?
— Entendu, répondit Geary en s’efforçant de ne pas laisser sa voix vibrer de fureur. Mais j’aimerais connaître la raison, s’il en existe une, qui a présidé à cette décision.
— Il est vital pour la sécurité de l’Alliance que notre activité dans le système solaire soit pleinement analysée et évaluée par les responsables du bien-être du plus grand nombre avant que des données brutes, susceptibles d’être mal interprétées ou incomprises, ne soient livrées au public », déclara la sénatrice Suva. Difficile de préciser jusqu’à quel point elle y croyait elle-même.
Costa sourit. « Un homme qui a envoyé des fusiliers à la surface d’Europa et les a recueillis ensuite ne devrait pas mettre en doute la sagesse qu’il y a à tenir certaines informations sous le boisseau.
— J’ai soutenu et dirigé cette opération et je ne crois pas qu’il faille la tenir secrète », déclara Geary, tout en se demandant pourquoi Rione ne l’avait pas prévenu d’un tel rebondissement. Il eut un regard à la dérobée dans sa direction et constata qu’elle-même affichait sa surprise ouvertement, ce qui ne lui ressemblait guère.
« J’ai une procuration du sénateur Navarro… objecta-t-elle.
— Qui a cessé de prendre effet dès votre retour à Varandal », la coupa Suva.
Sakaï regardait droit devant lui, le visage aussi impassible et indéchiffrable qu’un bloc de marbre.
« Comprenez-vous les ordres du Grand Conseil ? demanda Costa à Rione.
— J’en comprends chaque mot, lui répliqua Rione d’une voix sans timbre.
— Alors nous en avons fini ici. » Costa se dirigea vers la navette, suivie de Suva et Sakaï.
La rampe d’accès se rétractant, Geary désigna l’AAR d’un coup de menton. « Vous n’avez pas été moins surprise que moi, me semble-t-il », dit-il à Rione.
Celle-ci opina du bonnet puis brandit une paume pour le mettre en garde. « Nous ne sommes pas censés en parler.
— Costa et Suva soutenaient manifestement cette décision, mais Sakaï n’avait pas l’air content. »
Elle eut un sourire énigmatique. « Sakaï n’a strictement rien laissé voir. Mais vous avez sans doute raison. Sans ma procuration, la décision a dû se jouer à deux contre un quand, contre toute attente, Costa et Suva se sont liguées.
— Que pouvons-nous faire pour empêcher cette absurdité ?
— Légalement ? Rien. Veuillez m’excuser, amiral, mais je dois régler une affaire personnelle.
— Une affaire personnelle ? J’admets avoir été surpris de ne pas vous voir embarquer avec eux.
— C’est le jour des surprises, n’est-ce pas ? Je devrais pouvoir apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur la condition de mon époux sans quitter ce charmant vaisseau, parce que j’aimerais rester en liaison avec les Danseurs. »
Elle omettait délibérément quelque chose, Geary en avait la certitude. Mais il ne souleva pas le lièvre.
« Amiral… » Charban revenait à la charge.
« Je vais voir ce que je peux faire », lâcha Geary.
Encore bouleversé, Charban quitta la soute des navettes dans le sillage de Rione.
Desjani attendit qu’elle eût décollé pour le regarder de travers. « Cette femme n’avait pas l’air furieuse.
— Rione ? Elle a feint la surprise, mais, si la nouvelle l’avait réellement sidérée, elle ne l’aurait pas montré. Elle savait qu’un des sénateurs lâcherait cette bombe avant leur départ. Sakaï avait dû la prévenir.
— Je lis assez bien en elle pour prévoir sa réaction, amiral. Si elle… intervient, il y aura des enregistrements dans le système de communication du vaisseau. Des enregistrements qui pourraient faire de gros dégâts.
— Je crois pouvoir vous garantir qu’il n’y en aura pas, affirma Geary. En provenance de ce vaisseau, tout du moins.
— Pas de ce… » Desjani coula un regard vers l’espace extérieur. « L’estafette ?
— Je le parierais. Si Sakaï l’a effectivement tuyautée, elle aura eu tout le temps de combiner quelque chose. Une routine automatisée à qui elle aura fait franchir les filets de sécurité du système de com de l’estafette, ou bien un de ses agents à bord qui emploiera la même méthode. »
Tanya éclata de rire. « De sorte que, si fuite il y a, elle viendra du vaisseau même qui emporte les sénateurs ? Fournir une explication à cela devrait les tenir occupés un bon bout de temps. Comment diable ces débiles peuvent-ils bien attendre de moi que j’interdise à mon équipage de divulguer ce qui s’est passé à Sol ?
— Que je sois pendu si je le sais, déclara Geary. Le docteur Nasr avait raison. Informations classifiées et réalité n’ont plus rien à faire ensemble. Certaines données doivent sans doute rester secrètes, mais… ça ? Des milliards de gens du système solaire savent ce que nous y avons fait et détiennent même des enregistrements. C’est le secret de Polichinelle. Mais le gouvernement continuera de tout nier, j’imagine, même après la fuite si fuite il y a. Ça filtrera d’une manière ou d’une autre. Par des moyens dont je ne sais rien. »