— On l’a envoyée dans l’espace syndic !
— Oui. Mais, si l’on se fie à ses instructions, le système stellaire où les prisonniers de guerre de l’Alliance attendaient qu’on vînt les recueillir est dans un état comparable à celui d’Atalia. »
Le capitaine Badaya se renversa dans sa chaise et pianota des doigts sur les appuie-bras. À le voir, on aurait pu croire qu’il venait d’ingérer une bouchée particulièrement saumâtre. « Je continue à penser qu’elle ne trouvera rien en arrivant. Le QG avait juste besoin d’une excuse pour l’envoyer au loin et me nommer commandant de la flotte par intérim en son absence. Ce qu’on escomptait est clair comme de l’eau de roche : j’assumerais temporairement ce commandement et j’en profiterais pour menacer au plus vite le gouvernement avec autant de vaisseaux que je pourrais dévoyer. Je l’aurais fait un an plus tôt, et je serais entré dans leur jeu.
— L’important, c’est que vous vous en êtes abstenu, lâcha Geary.
— Mais qu’espérait-on, amiral ? demanda Badaya d’une voix plaintive. Pourquoi le QG chercherait-il à ce qu’une partie de la flotte se rebelle contre le gouvernement ? »
Tanya le fixa de biais, le menton en appui sur un poing. « C’est un peu comme quand on a tenté de faire passer en cour martiale tous les commandants de vaisseau qui avaient laissé tomber le niveau de leurs cellules d’énergie en deçà de la limite tolérée. De quoi faire inéluctablement perdre les pédales à toutes les têtes brûlées. Ça a failli marcher. »
Badaya n’en parut que plus contrit. « J’ai joué un rôle dans cette affaire.
— Peut-être est-ce précisément pourquoi ils tablaient sur vous cette fois, fit observer Geary. Quels qu’ils soient. Je crois que ce qu’ils cherchent, c’est une bonne raison de réduire drastiquement la taille de la flotte. »
Duellos observait ses collègues. « Pourquoi auraient-ils besoin d’une autre raison que la fin de la guerre ? De nouvelles coupes dans le budget et la mise à pied d’officiers et de matelots dont la flotte n’a plus besoin suffiraient à en faire l’ombre d’elle-même.
— Ils ne le peuvent pas tant que Black Jack est aux commandes, répondit Desjani. La population lui fait davantage confiance qu’au gouvernement. Si celui-ci cherchait ostensiblement à lui couper l’herbe sous le pied sans fournir une justification valable, on y verrait l’agression du champion de l’Alliance par une clique de politiciens corrompus.
— Selon moi, il s’agirait très exactement de cela », lâcha Badaya.
Tulev se tourna vers lui. « Badaya vient de dire tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas. Oui, si l’on se penche sur tout ce qui s’est passé depuis la fin de la guerre, nos ordres nous ont effectivement exposés à maintes reprises à des situations susceptibles de nous décimer et de rogner nos capacités. J’ai cru comprendre qu’il y avait force luttes intestines au sein du gouvernement, mais que les factions en présence tombent toutes d’accord sur la nécessité d’affaiblir la menace qu’elles croient que nous leur posons.
— Que je leur pose, rectifia Geary avec véhémence. S’ils jouent à ce petit jeu, s’ils placent ainsi la flotte dans des situations qui pourraient se traduire – et se sont d’ailleurs traduites – par la mort de milliers d’hommes et de femmes, c’est parce qu’ils me craignent. »
Duellos secoua la tête. Une moue amère lui tordait les lèvres. « Ce n’est que partiellement vrai. Oui, amiral, vous êtes sans doute la principale préoccupation du gouvernement pour l’instant, mais, si vous n’existiez pas et si nous avions malgré tout gagné la guerre, ils redouteraient tout autant la flotte. Et elle résisterait activement à ces tentatives pour la réduire. »
Tulev souriait rarement et, même si, actuellement, ses lèvres s’incurvaient légèrement, son visage ne présentait aucun autre signe de gaieté. « La flotte regarderait ces tentatives comme les traîtrises d’un gouvernement déloyal, et le gouvernement verrait en son comportement la trahison d’une armée félonne.
— Et l’Alliance finirait par connaître le même effondrement que celui qui gagne aujourd’hui les Mondes syndiqués, conclut Geary.
— S’ils continuaient ainsi à affaiblir la flotte, sur qui pourraient-ils bien compter pour défendre l’Alliance ? s’étonna Badaya sur un ton désormais empreint de stupeur. Ils ont déjà constaté qu’on ne pouvait toujours pas se fier aux Syndics, ils ont vu surgir tous ces seigneurs de la guerre locaux et leurs actes de piraterie partout où se desserrait l’emprise syndic, et ils doivent maintenant savoir qu’ils ne peuvent pas se reposer sur des traités et une bonne volonté affichée pour la défendre. »
Le capitaine Smyth haussa les épaules. « À l’époque de l’amiral, il y a un siècle, la flotte était beaucoup plus réduite qu’aujourd’hui.
— L’époque de l’amiral, c’est le présent, insista Desjani.
— Vous avez raison tous les deux, intervint Geary pour clore une discussion qui le mettait mal à l’aise. Mais, paradoxalement, il y a un siècle, si nous ne fiions pas les uns aux autres, chacun comptait au moins sur l’autre pour préserver la paix. Nous pouvions donc entretenir une flotte d’une dimension plus restreinte parce que l’Alliance avait la certitude que les Syndics maintiendraient l’ordre chez eux, et réciproquement.
— Ça n’a aucun sens, se rebella Badaya. Avec tout le respect que je vous dois, amiral.
— Apparemment, ça fonctionnait, fit remarquer Smyth. Jusqu’à ce que ça parte en eau de boudin. J’aimerais savoir pourquoi exactement le gouvernement syndic a décidé de déclencher la guerre.
— Nous croyons savoir que les Énigmas les y ont incités par la ruse, répondit Duellos. Mais j’ai l’impression que les graines de zizanie semées par les Énigmas ont trouvé un terreau fertile dans le régime syndic. Son Conseil suprême se compose majoritairement de partisans du pouvoir absolu, de sorte qu’ils n’ont pas à écouter les conseils de prudence. Ils peuvent s’abandonner à tous leurs fantasmes sans crainte des contradicteurs. »
Tulev hocha pesamment la tête. « Et on sait quelles horreurs ça peut engendrer. S’il y a bien une chose au monde que devraient redouter ceux qui détiennent le pouvoir, c’est de s’entourer de flagorneurs et de sots qui ne leur disent que ce qu’ils veulent entendre.
— L’amiral Geary n’aura pas ce problème », laissa sèchement tomber Tanya.
Badaya éclata de rire. « On nous a affirmé que les agents de certaines puissances étrangères – non spécifiées – surveillaient l’état de préparation des forces militaires de l’Alliance. Quelle que soit leur actuelle condition, nous devons donc présenter la meilleure image possible.
— Des puissances étrangères ? persifla Tanya. Il n’y a qu’une seule puissance étrangère : les Syndics. »
À la surprise de Geary, les autres officiers secouèrent la tête.
« Dernièrement, l’expression “puissances étrangères” a servi aux médias à désigner la République de Callas, la Fédération du Rift, les systèmes stellaires extérieurs à l’Alliance dans le voisinage de Sol, Midway et d’autres anciens territoires syndics, expliqua Smyth. Sans même parler de la presse elle-même, que des gens appartenant au gouvernement ont accusée de servir des “intérêts étrangers”.
— Quelqu’un croit-il que nous ayons besoin d’autres ennemis ? demanda Geary.
— Les ennemis peuvent avoir leur utilité.
— Je ne pense pas que ce soit aussi simple, intervint Tulev, dont le front se barra d’une légère ride, rare témoignage extérieur d’émotion. Quand les gens ont peur, quand ils sont dans l’incertitude, ils voient des ennemis partout. Ici, ils sont sincères. Présumer que tous se fabriquent cyniquement de nouveaux ennemis pour faire progresser leurs entreprises serait une erreur. Beaucoup les voient sincèrement. »