Il se rejeta en arrière pour regarder les destroyers jaillir de leur formation. Leurs trajectoires décrivaient une résille de courbes gracieuses sur l’écran.
« Ils auraient sans doute préféré qu’on les envoie détruire ces vaisseaux, fit observer Duellos.
— Je sais. Mais je n’ai pas le cœur à massacrer des réfugiés civils, répondit Geary.
— Je doute qu’eux-mêmes le feraient s’ils y réfléchissaient à deux fois. Vous nous avez ôté cette vilaine habitude. » Duellos secoua la tête et fit la grimace. « À entendre les messages que nous captons, nul ne tient les commandes ici.
— Comment est-ce possible ? Pourquoi ce colonel de l’aérospatiale ne prête-t-il aucune attention aux ordres du général des forces terrestres ? »
Duellos haussa les épaules. « Deux corps distincts. Lors d’une véritable crise, sans doute coopéreraient-ils à peu près correctement, mais, sans une menace syndic imminente qui capterait toute leur attention, ils se battent pour leur pré carré. Bien que le commandant de l’aérospatiale soit colonel, ce grade est équivalent à celui de général dans les forces terrestres.
— Vraiment ? » fit Geary en consultant du coin de l’œil un des messages du général Sissons, le commandant des forces terrestres. L’idée que se faisait ce général de la stimulation de ses hommes et de la transmission de ses ordres semblait lourdement reposer sur les hurlements, les obscénités et les menaces. Geary avait lui-même enduré des supérieurs de cet acabit dans le courant de sa carrière. Ils se montrent immanquablement polis et corrects en présence de leurs chefs directs, mais que les vivantes étoiles veuillent bien protéger les malheureux qui travaillent sous leurs ordres. « Je peux comprendre que l’aérospatiale ne cède pas d’un pouce quand elle a affaire à lui, mais pourquoi peut-elle se le permettre ? »
Duellos le regarda en arquant les sourcils. « Vous l’ignorez ?
— Oui. Et j’aimerais bien le savoir, car je ne tiens pas à ce que ce général Sissons se prévale de son ancienneté et de sa supériorité hiérarchique sur moi si je peux l’empêcher.
— Pardonnez-moi. Il m’arrive parfois d’oublier que votre expérience des pratiques de la guerre contemporaine est encore limitée, et de présumer qu’il en a toujours été ainsi. Oui, techniquement, le général Sissons est vraisemblablement votre supérieur de par son ancienneté. Votre promotion au grade d’amiral date de moins d’un an. Si vous vous présentez à lui en tant qu’amiral Geary, il peut prendre le pas sur vous. Du moins l’essayer, rectifia Duellos en remarquant la réaction de Geary. Mais, en votre qualité de commandant de la flotte dans ce système stellaire, vous restez son égal. Vous voyez comment le colonel des forces terrestres s’en dépêtre ? Quand elle traite avec le général Sissons, elle met constamment en avant son statut de commandante de l’aérospatiale plutôt que celui de colonel.
— C’est un peu… tordu. L’Alliance a-t-elle réellement permis au protocole gérant les rapports hiérarchiques de se détériorer au point que personne n’est plus responsable d’un système stellaire ?
— Vous l’avez déjà constaté à Varandal, fit remarquer Duellos. Les forces terrestres et celles de l’aérospatiale ne répondent plus devant l’amiral Timbal. Mais, dans le cadre d’une opération bien précise en zone de combat, on désigne un commandant en chef. Si l’amiral Bloch avait amené une ou deux divisions des forces terrestres quand nous avons tenté ce raid inconsidéré sur le système central syndic de Prime, il aurait eu la haute main sur elles comme sur la flotte, parce que la force d’assaut aurait été organisée ainsi. »
Geary finit par prendre conscience des implications : « Si je suis l’égal du général Sissons, je n’ai donc pas à tenir compte de ses ordres, mais je ne peux pas non plus le contraindre à me fournir l’aide dont j’ai besoin pour ramener les réfugiés à Batara. »
Duellos écarta les bras. « Ni vous faire obéir du colonel des forces terrestres. Mais vous pourriez les intimider. Après tout, vous êtes Black Jack. Mais il vous faudra les convaincre que ce que vous exigez est nécessaire à l’accomplissement de la mission spécifiée dans vos instructions et qu’il y a concordance entre vos ordres et les leurs. »
Et ceux du général Sissons contenaient la vieille formule « par toutes les mesures nécessaires et appropriées », laquelle laissait largement la place à l’interprétation, en même temps qu’elle fournissait une base solide pour prétendre que ce que faisait Sissons était inutile ou inapproprié, voire les deux à la fois. Geary allait devoir louvoyer, marchander, persuader et supplier comme un politicien. Il commençait enfin à prendre pleinement conscience du niveau auquel étaient retombés les protocoles de commandement et de contrôle de la flotte : celui-là même qu’il avait trouvé lorsqu’il en avait pris le commandement à Prime. « Comment diable avons-nous réussi à ne pas perdre la guerre longtemps avant ? marmonna-t-il.
— Les Syndics font encore pire.
— Ouais. J’imagine. Très bien. J’ai déjà pris des dispositions en envoyant mes destroyers pourchasser ces vaisseaux de réfugiés, ce qui prouve assez mes capacités et ma détermination à m’en servir. Je vais contacter le général Sissons et le colonel… Galland, et voir comment ils réagissent. Il nous faudra encore trente-six heures pour atteindre la planète habitée, ce qui nous laisse tout le temps de mettre au point une stratégie. »
Plus tôt dans sa carrière, Geary aurait été bien en peine de pondre un message chargé de persuader d’autres commandants de coopérer avec lui au lieu d’exiger d’eux qu’ils lui obéissent ou de se ranger sous leur autorité. Mais il avait retenu quelques leçons depuis. « Au général Sissons, commandant des forces terrestres de l’Alliance, et au colonel Galland, commandant des forces aérospatiales, ici l’amiral Geary, commandant de la flotte de l’Alliance dans le système d’Adriana. » Il s’interrogea sur ce qu’il allait dire, le temps de reprendre son souffle après ce préambule un peu longuet. « Je compte sur votre collaboration à tous les deux pour m’aider à résoudre le problème des réfugiés. Votre concours et vos conseils me seront d’une aide aussi précieuse que cruciale. En l’honneur de nos ancêtres, Geary, terminé. »
Duellos approuva d’un hochement de tête. « Pas mal. C’était parler avec autorité, mais en leur tendant la main et sans pour autant les acculer le dos au mur. Vous vous targuez toujours d’être un médiocre politique, mais c’était assez réussi.
— Il faut croire que j’ai trop côtoyé Victoria Rione. Elle a toujours mis un point d’honneur à m’expliquer ces subtilités.
— Ah ! Je vois. Cette femme.
— Ne commencez pas à l’appeler comme ça vous aussi. Déjà que Tanya refuse obstinément de prononcer son nom. »
Duellos sourit. « Je tiens seulement à ce que vous vous sentiez chez vous.
— Merci. » Geary montra son écran. « Vos gens des trans pourraient-ils se livrer à une analyse pour moi ?
— Bien sûr. Qu’avez-vous en tête ? demanda Duellos, intrigué.
— D’après les messages que nous avons pu capter jusque-là, toutes les installations des forces terrestres et aérospatiales d’Adriana seraient encore au grand complet et parées au combat. Mais les vaisseaux de la Première Flotte ont reçu l’ordre d’émettre des rapports trompeurs sur leur état réel.
— Et la même chose pourrait se produire ici ? » Duellos hocha la tête. « Mais, s’il en est ainsi, l’analyse de leur trafic de données pourrait effectivement nous donner une petite idée de la véracité du tableau qu’on nous présente. Oui, amiral, mon équipe pourra sans doute vous dénicher quelque chose. Reconstituer le puzzle exigera peut-être un certain temps, mais, dans un jour et des poussières, nous devrions pouvoir vous dire si les défenses d’Adriana sont toujours aussi solides ou si elles ne sont qu’une coquille vide. »