— Une mise à jour ? s’étonna Geary. On y aurait infiltré un virus ? »
Elle secoua la tête. « Nous n’avons pas trouvé de vers. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. Pour l’instant, j’ignore encore s’il s’agit d’un sabotage malveillant ou d’un simple bug de routine par voie de remise à jour du logiciel.
— Où en sont vos navettes de réserve investies par les réfugiés ?
— Trois étaient amarrées à des cargos au début de l’émeute. La première s’est détachée du sien. Les deux autres restent coincées avec des réfugiés entassés à l’intérieur, leurs sas verrouillés, tandis que l’équipage est bloqué dehors sur le quai de contrôle. Si elles s’envolent, tous les réfugiés qu’elles abritent mourront. »
Voilà qui réglait au moins une question. « J’ai là un peloton de fusiliers en tenue anti-émeute. Je vais en envoyer la moitié à chacun des deux bâtiments accouplés à ces navettes afin qu’ils nettoient ce foutoir.
— Merci, amiral. » Galland eut un sourire féroce. « J’ai constaté que des forces terrestres étaient elles aussi en route. Qu’avez-vous fait au général Sissons pour qu’il accepte de coopérer ?
— Cela reste entre lui et moi », répondit Geary, conscient malgré tout qu’en pareil cas la sécurité ne ralentirait que très provisoirement la propagation de la teneur des messages que Sissons et lui avaient échangés. Les ragots avaient le don de battre en brèche toutes les barrières et semblaient même quelquefois se répandre à une vitesse supérieure à celle de la lumière. « Deux de vos AAR se trouvent à proximité de Sextus, la seconde géante gazeuse. Un nouveau cargo se dirige par là-bas.
— Celui qui prétend le cœur de son réacteur instable ? Vous envoyez mes gens vers une bombe à retardement ? Merci, amiral.
— À votre service.
— Amiral, deux des cargos ont allumé leur unité de propulsion principale et ignorent les injonctions les sommant de s’arrêter.
— Ordonnez aux plus proches croiseurs légers de tirer quelques coups de semonce. Et dites à leur équipage que, s’il nous faut pour cela faire feu sur leur bâtiment, nous viserons le poste de commandes. »
Il se tourna vers Galland et la vit le fixer d’un œil approbateur. « Amiral, dès que mes AAR en orbite recouvreront leur pleine capacité opérationnelle, je les placerai temporairement sous vos ordres. Dès que j’en aurai la latitude, j’en rendrai le commandement à mes chefs d’escadrille, qui opéreront en collaboration avec vous. Ça vous convient ?
— Parfaitement. Vos chefs d’escadrille ont-ils déjà collaboré avec des forces terrestres ?
— Ici ? Non. Sissons prétend qu’il n’a jamais eu le temps, les moyens ni les fonds nécessaires pour des opérations jointes. En avez-vous eu l’occasion, amiral ? »
Geary sourit. « Il y a un peu plus d’un siècle. Avec une paire de vaisseaux de l’Alliance et deux pelotons des forces terrestres. Mais je n’étais encore que chef de service à bord d’un des vaisseaux.
— Oh ! » Galland lui retourna son sourire. « Un peu rouillé, alors ?
— Ouais. Finissons-en, colonel. Non, attendez. Que savez-vous de ces réfugiés ? Ce que j’ai pu voir de leur matériel depuis mon arrivée ne m’apprend rien sur eux.
— Ce sont des Syndics.
— Vraiment ? Batara est encore sous contrôle syndic ? Je ne dispose d’aucune donnée sur eux.
— Je n’en sais rien, amiral, admit-elle. J’étais déjà débordée par la gestion des cadres des cargos. Le service du renseignement de l’aérospatiale pour cette région était basé à Yokaï, et, autant que je sache, tout le monde est rentré chez soi quand on a bouclé le reste. Les interrogatoires et le recueil des informations sont désormais sous la responsabilité des forces terrestres d’Adriana. »
L’appel coupé, Geary se tourna vers Duellos. « Vous avez capté tout cela ?
— Oui, amiral. » Duellos désigna l’écran derrière lui. « Les deux cargos indisciplinés ont compris leur erreur grâce à deux tirs de lance de l’enfer qui les ont frôlés, et ils ont coupé leurs unités de propulsion principales. Mes fusiliers sont en train d’embarquer sur mes navettes. Mais je dois leur signifier les règles de l’engagement. Ils disposent de CRV à gaz incapacitant et de CRX anti-émeute. Ils préféreraient se servir de CRX.
— Par quoi le CRV pèche-t-il ? » s’enquit Geary.
Duellos passa la main par-dessus ses commandes et répéta la question de Geary pour la gouverne de l’image, qui venait d’apparaître, d’un sergent de l’infanterie en cuirasse de combat.
« Voilà, amiral, répondit la femme. Le CRV est destiné à disperser les émeutes en obligeant les gens à fuir pour se soustraire aux effets très pernicieux du gaz sur leurs yeux, leur nez, leur peau et ainsi de suite. Rien de trop méchant, mais très désagréable. Mais il n’y a pas la place de fuir sur un bâtiment de cette taille et, d’après les relevés que j’ai sous les yeux, les supports vitaux de ces coucous sont déjà vacillants. Si on lâche du CRV là-dedans, avec tous ces gens qui courront en tous sens sans nulle part où aller, ça risque de dégénérer davantage.
— Ça pourrait se traduire par des morts ? demanda Duellos.
— Oui, commandant, répondit-elle. Des gens écrasés ou asphyxiés dans la panique générale. Et il faudra ensuite une éternité aux supports vitaux pour éliminer le CRV, de sorte que les passagers en souffriront encore longtemps. Mais le CRX, lui, se bornera à les assommer sans prévenir. Boum ! et c’est le noir. Pas le temps de paniquer ni de se piétiner. C’est ce que je préconiserais si nous rencontrions des problèmes, amiral.
— Le CRX peut-il entraîner de graves séquelles ? s’enquit Geary.
— Peut-être, admit le sergent. Les chances sont infimes, mais, si quelqu’un est déjà souffrant ou affaibli, le gaz pourrait le faire basculer de l’autre côté. Pourtant, c’est ce que nous avons de moins risqué dans tout l’arsenal, amiral. »
Duellos signifia son approbation à Geary d’un hochement de tête et, à son tour, l’amiral acquiesça d’un coup de menton. « Alors servez-vous du CRX si vous devez recourir aux gaz, sergent.
— À vos ordres, amiral ! Merci, amiral. »
L’image du sergent disparue, Duellos se tourna vers Geary en arquant un sourcil. « Les fusiliers n’ont pas l’habitude de s’exciter autant sur des armes non létales.
— Si j’en crois ce que m’a dit le général Carabali, ils répugnent à s’en prendre à des civils hors de contrôle. Il s’est apparemment produit quelques assez horribles incidents sur les planètes syndics où ils ont dû ouvrir le feu pour se protéger d’émeutiers rendus cinglés par la peur panique.
— La gloire de la guerre, marmonna Duellos. Nous autres de la flotte n’avons jamais eu à voir mourir les gens sous les cailloux que nous leur balancions depuis des milliers de kilomètres.
— Tout cela est mort et enterré, affirma Geary d’une voix tranchante.
— Amiral, l’Implacable annonce qu’il pourra intercepter le vaisseau de réfugiés aux supports vitaux défaillants dans quinze minutes, rapporta la vigie des opérations, assez fort pour se faire entendre de Geary et Duellos par-dessus leur conversation à voix basse.
— Avons-nous des nouvelles du Dague et du Perroquet ? demanda l’amiral.
— Le Dague signale… (le lieutenant hésita puis poursuivit sur un ton plus lugubre.)… que l’équipage du cargo affirme qu’il se prépare à revêtir des combinaisons de survie. »