Il s’interrompit pour balayer à son tour la tablée des yeux, en soutenant au passage le regard de chacun, à l’exception de celui du général Sissons, qui fixait obstinément le plateau de la table. « Vous savez tous qu’on a envoyé ma flotte par-delà les frontières de l’Alliance. Vous avez dû apprendre que nous avons subi des pertes. Matelots et fantassins. Hommes et femmes. »
La présidente Astrida montra ses deux paumes comme pour faire plus ou moins acte de reddition. « Vous n’avez pas besoin de nous faire une conférence sur les sacrifices exigés de nos forces armées, amiral. Trop de gens parmi nous ont perdu un ou plusieurs proches. Vous êtes-vous penché sur l’état de l’économie des systèmes de l’Alliance ? Bien peu s’en tirent bien. Nous sommes disposés à payer… ce qu’il faudra pour le bien commun et la défense commune. Mais, quand tant d’informations restent secrètes, fixer ces besoins reste une tâche ardue. Le colonel Galland nous a appris qu’on avait menacé de lui retirer ses escadrilles et nous avons pris des dispositions pour les sauver. Nous n’avons rien su de ces autres restrictions budgétaires. On ne nous a pas donné voix au chapitre.
— Pourquoi ne nous en a-t-on rien dit ? » interrogea quelqu’un.
Le colonel Galland secoua la tête. « Votre présidente a déjà répondu à cette question. Le secret.
— Vous saviez ? demanda Astrida au général Schwartz.
— Non, madame la présidente. » Braqués sur Sissons, les yeux de Schwartz trahissaient colère et sentiment de trahison.
« Ça n’a rien à voir avec la défense de ce système, grogna Sissons.
— Qu’en est-il du statut de vos propres forces à Adriana ? s’enquit Geary. Avez-vous partagé cette information avec les responsables de la défense locale ? »
Au lieu de répondre, Sissons se borna à fixer de nouveau la table de manière à ne croiser le regard de personne.
« Général Schwartz ? demanda la présidente Astrida.
— Tout ce que je sais, c’est que des manœuvres conjointes ont été annulées à deux reprises au cours des derniers mois, répondit Schwartz. Au motif d’un manque de trésorerie.
— Des rumeurs persistantes ont couru selon lesquelles les unités des forces terrestres quittaient le système, avança un petit homme maigre. On nous a annoncé ensuite qu’elles étaient en rotation à Yokaï.
— Elles n’y sont pas, démentit Geary. Mon information la plus fiable, c’est que les forces terrestres d’Adriana s’élèvent à présent à deux brigades. En tout et pour tout. »
La présidente Astrida frappa la table du poing avec une telle vigueur que les étoiles de l’écran elles-mêmes vibrèrent. « Pourquoi ne nous en a-t-on rien dit ? Pourquoi ne nous a-t-on rien dit ? Quelle excuse l’Alliance peut-elle bien avancer pour se justifier de nous avoir laissés ainsi exposés ? »
Geary répondit en s’exprimant lentement et distinctement pour bien se faire comprendre : « Il me semble qu’Adriana fait partie des nombreux systèmes qui ont pétitionné pour demander la réduction de leur quote-part de cotisations à l’Alliance. Qui, selon vous, allait payer pour votre défense si vous-mêmes vous y refusiez ? »
Le long silence qui s’ensuivit fut brisé par la présidente, qui foudroya Geary du regard. « Adriana a lourdement contribué au financement de la défense de l’Alliance pendant la guerre.
— Avec tout le respect qui vous est dû, madame la présidente, je sais ce qu’il y avait à Adriana avant la guerre et je constate ce qui s’y trouve maintenant. D’autres systèmes stellaires, et en grand nombre, ont certainement versé aussi de très grosses sommes d’argent qui ont servi à défendre le vôtre. »
Elle lui adressa un sourire sans grande gaieté, les lèvres pincées. « J’oubliais à qui j’avais affaire. Vous êtes passé par Adriana à l’époque ? Avant-guerre ? »
Tout le monde le dévisageait à présent en affichant la même expression. Celle qu’il détestait.
Il hocha la tête et soutint fermement le regard d’Astrida. « Les systèmes stellaires se plaignaient déjà de mon temps des impôts qu’ils versaient à l’Alliance. Ils payaient alors beaucoup moins, pourtant ils rechignaient.
— Est-il vraiment nécessaire de parler d’argent ? demanda une femme. Vous êtes là, amiral. Avec trois croiseurs de combat. Cela devrait certainement vous suffire à triompher d’un cuirassé. »
Geary eut un geste indécis de la main. « Probablement. Mais, même avec trois croiseurs de combat, ce ne sera pas du gâteau. Et je ne suis pas non plus autorisé à m’attarder plus de temps qu’il n’en faudra pour rapatrier les réfugiés à Batara. La trésorerie de la flotte a elle aussi été grevée par de drastiques réductions budgétaires. Je dois faire des pieds et des mains pour la garder autant que possible opérationnelle.
— Il reste sûrement assez d’argent pour remplir les objectifs essentiels !
— Je ne jurerais pas que les fonds qui subsistent soient employés à bon escient, dit Geary. Je peux seulement vous garantir que ceux qu’on dépense pour la flotte font l’objet d’attentions scrupuleuses, et qu’ils n’y suffisent pas. Plus spécifiquement, mes ordres sont de régler le problème des réfugiés à Adriana puis de rentrer. Si nous ne trouvons pas le moyen de l’aplanir mais encore celui de neutraliser ce cuirassé, vous devrez vraisemblablement l’affronter seuls quand il arrivera. »
Il montra d’un geste la plaque de son fauteuil qui le proclamait commandant de la flotte dans le système. « Adriana avait l’habitude de disposer de forces de la flotte affectées à sa défense. Cela a changé. Je regrette de devoir vous l’apprendre moi-même. Je vais m’employer à poster à plein temps quelques-unes de ses unités à proximité, mais j’ignore encore dans quel délai cela pourra se faire, ni quelle sera exactement leur puissance de feu.
— Colonel Galland, vos AAR peuvent bien arrêter un cuirassé syndic, n’est-ce pas ? » s’enquit un représentant du gouvernement sur un ton plaintif.
Galland eut un rire bref, comme si elle était sincèrement amusée. « Dans des conditions idéales, si le cuirassé descendait en orbite basse et que je n’avais qu’un unique AAR sous la main, il aurait environ vingt-cinq pour cent de chances de l’endommager ou de le détruire. Dans ces mêmes conditions, nos propres pertes se situeraient dans une fourchette de soixante-dix à quatre-vingt-dix pour cent.
— Et si ces conditions n’étaient pas idéales ? insista l’homme. Quelles seraient vos chances de succès dans d’autres cas de figure ?
— Combien existe-t-il de façons de dire zéro ? ironisa Galland. Mes AAR ne sont pas destinés à combattre un cuirassé. Ce n’est pas leur fonction. Mais nous le ferons, ne vous méprenez pas. » Elle balaya toute la tablée d’un œil sombre. « Si un cuirassé hostile se pointait à Adriana, mes gens feraient une sortie et engageraient le combat au mieux de leurs capacités. Ils le feraient conscients que leurs chances de succès sont infimes et que, en revanche, ils auraient de bonnes chances d’y trouver la mort. Mais leur sacrifice ne garantirait pas la victoire. Loin s’en faut. Ils gagneraient du temps, ils harcèleraient l’ennemi, réussiraient peut-être à faire avorter quelques tentatives de bombardement depuis l’orbite basse. Mais ils ne pourraient pas l’emporter. Dans aucun cas de figure ou presque.