Vu d’un dîner de pseudo-intellos à Paris, c’est sûr que c’est plus difficile à comprendre. Mais les intellectuels, il n’y a qu’eux-mêmes qu’ils ne méprisent pas, c’est pourquoi il faut les laisser entre eux. Et ces gens ont tellement l’habitude de parler de ce qu’ils ne connaissent ni ne vivent que ça n’a vraiment aucune importance. Je ne vais pas chercher à les entuber, de toute façon la place est prise, les Américains sont déjà là à les entuber depuis toujours.
Les Américains, je les ai rencontrés à la base de Châteauroux. Et c’est vrai que c’était extraordinaire, j’étais admiratif de ces jeunes mecs, de leur ordre, de leurs baraquements qui sentaient bon la cire, de leur odeur de chlorophylle. J’étais ébloui par ces mecs qui mangeaient des sandwichs à l’omelette. J’avais jamais vu personne avant fourrer une omelette dans un sandwich, je trouvais ça merveilleux.
Je savais pas encore à l’époque à quel point ce pays était aussi bien-pensant et puritain. Enfin, quand je dis bien-pensant et puritain, je parle de l’image qu’ils savent donner d’eux-mêmes. Parce que derrière ce puritanisme, tout est tellement truqué.
J’ai déjà du mal avec les vrais puritains, j’ai du mal quand on laisse la morale étouffer la vie. Alors avec les faux…
Il faut voir comment dès l’origine, ces colons, souvent extrémistes, toujours terrifiants, ces soi-disant «puritains» qui venaient de Hollande, d’Allemagne, d’Angleterre où ils étaient pour la plupart indésirables, ont, la main sur la bible, éradiqué les Indiens, en commençant par tuer les bisons, leur nourriture. Il suffit de lire le roman magnifique de Jim Fergus, Mille femmes blanches. Tout y est.
Puis, toujours la bible en main, ces prétendus puritains ont organisé l’esclavage.
Il faut voir aussi le magnifique There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson, d’après Upton Sinclair, pour saisir toute la folie de ce pays, de ses hommes d’affaires sans scrupule et de ses prêcheurs fous.
Toute l’histoire de ce pays est du même tonneau, tout est toujours scandaleux en Amérique.
Aujourd’hui les Américains ont deux cents ans, ils continuent de tuer et ils ne sont pas près d’abandonner les armes.
On me reproche de fréquenter Poutine, mais j’aurais trouvé beaucoup plus malsain de fréquenter les Kennedy et leur entourage. Tous les Kennedy ont d’ailleurs été tués comme de vulgaires mafieux.
Bush invente des armes de destruction massive, fabrique de fausses preuves, met le monde à feu et à sang au mépris du droit international, et personne ou presque ne trouve rien à redire. Par contre, Clinton se fait faire une pipe, et lui passe devant le grand jury!
C’est une chose qui m’a souvent marqué, cette attitude, quand j’ai rencontré des Américains. Par-devant tu as des mecs coincés, cul serré, des saintes-nitouches, et puis derrière, c’est bonjour la quéquette!
L’alcool pareil, même hypocrisie. J’ai surtout remarqué ça chez les femmes là-bas, elles se donnent de grands airs et dans les restaus, le midi, tu en as des tablées entières qui sifflent à mort. Je m’en fous, je trouve ça très bien, c’est la vie, quoi, ça vit, on va quand même pas juger une société là-dessus, mais quand c’est accompagné d’un tel puritanisme de façade, d’une telle hypocrisie que tu ne trouves pas chez les Russes, ça veut quand même dire quelque chose.
Même chose pour le rapport des Américains à l’homosexualité. Ça existe très fort aux États-Unis, mais ils sont complètement incapables de la vivre au grand jour. Rock Hudson, Montgomery Clift, James Dean, tous ces gens ont été obligés de se planquer pendant longtemps. Et ça continue encore aujourd’hui. Combien tu as d’acteurs, de producteurs, de metteurs en scène qui assument leur homosexualité? Quasiment aucun. Et pourtant il y en a beaucoup. J’en ai parlé avec Ang Lee, qui a réalisé Le Secret de Brokeback Mountain. Lui aussi a été très étonné par ce gouffre qui existe à Hollywood entre l’apparence et la réalité. Et dans l’armée américaine, c’est la même chose. Il suffit de voir le très beau film de John Huston, Reflets dans un œil d’or, adapté du roman de Carson McCullers, tout cela y est parfaitement montré. Le rapport des hommes à l’homosexualité, au désir des femmes, ce qu’on donne à voir et ce qu’on cache. On peut aussi lire les pièces de Tennessee Williams.
Quand on pense que J. Edgar Hoover, le patron du FBI pendant plus de quarante ans, faisait des dossiers sur tous les homosexuels cachés, tout en étant un lui-même!
Rien n’a changé depuis, et ça ne changera jamais tant c’est lié au puritanisme hypocrite qui règne là-bas.
Au puritanisme et au pouvoir.
Quand on a le pouvoir comme l’ont les Américains, on finit toujours par se soumettre à la seule chose qui nous reste, nos fantasmes, puisqu’on est le maître partout ailleurs, ou qu’on se croit le maître. Il suffit de regarder DSK. Et c’est pas nouveau. Lacan déjà envoyait ses riches patients se faire fouetter. Quand j’ai fait Maîtresse de Barbet Schroeder, un film sur le sadomasochisme, il est tout de suite devenu culte en Amérique. Ils se planquaient pour aller le voir.
Tout se fait toujours par-derrière là-bas, la réalité est dans l’ombre, la lumière est réservée aux apparences.
Ce qui s’explique très bien par leur sens incroyable de la communication.
C’est avec ça que les Américains sont les plus forts, qu’ils dominent l’Occident. Un sens de la communication complètement pervers, bien sûr. Ils peuvent inventer n’importe quoi pour que leurs ennemis soient mis au ban des autres nations. Hier, c’était l’Irak et ses prétendues armes de destruction massive, aujourd’hui, ils sont prêts à tout pour que la Russie soit accusée de tous les maux.