Et c’est bien là tout le malheur des Russes qui, eux, sont incapables de communiquer. Ils ne savent pas faire. Il y a quand même eu une chape de plomb due à soixante-dix ans de stalinisme et de communisme et tous les dégâts que ça a provoqués sur la parole. Mais surtout, ce n’est pas dans la nature profonde des Russes de mettre une chose en avant et d’en faire une autre par-derrière. Ils ne sont pas d’une nature assez hypocrites pour ça.
Depuis toujours, les Américains nous font croire ce qu’ils veulent, nous manipulent en fonction de leurs intérêts. Ils mettent dans la lumière ce qui les arrange et leur propagande fait des miracles. Avec ça, c’est comme s’ils hypnotisaient tous les Occidentaux.
Pour n’importe quel Français, par exemple, ce sont les Américains et eux seuls qui ont sauvé l’Europe du nazisme. Il me semble pourtant que le rôle des Russes, avec leurs dix millions de morts militaires, est loin d’être négligeable dans la chute d’Hitler. Quand les Américains ont décidé d’intervenir, l’Armée rouge arrivait déjà en Allemagne. Je pense qu’il était plus urgent pour les États-Unis d’éviter l’influence russe en Europe et d’étendre la leur que d’organiser la chute du nazisme. Quant au débarquement «américain» en Normandie, ce sont des soldats d’une quinzaine de nationalités différentes qui étaient là. Il y avait, certes, soixante mille Américains, mais les Anglais étaient plus nombreux encore, plus de soixante-dix mille, sans compter les vingt mille Canadiens, les treize mille hommes de la 1re division blindée polonaise, les Tchèques, les Australiens, les Néo-Zélandais, etc. Et la façon dont les Américains se sont conduits à la fin de cette guerre est quand même terrible. En février 1945, quelques jours après la fin de la conférence de Yalta, ils ont bombardé Dresde sans aucune nécessité. Les Allemands avaient déjà perdu la guerre, en deux jours, mille trois cents bombardiers ont largué quatre mille tonnes de bombe et ont détruit cette ville sublime, pleine d’histoire, de la même façon que les intégristes détruisent aujourd’hui la cité de Palmyre: juste pour faire une démonstration de force. Résultat, vingt-cinq mille morts, en très grande majorité des civils. Au Japon, l’empereur Hirohito avait perdu la guerre, il s’apprêtait à négocier quand ils ont balancé leurs bombes nucléaires sur Hiroshima, cent quarante mille morts, sur Nagasaki, cent vingt mille morts. Il n’y avait là non plus aucune nécessité militaire de se servir de l’arme nucléaire, ils l’ont pourtant fait et ce sont, jusqu’à aujourd’hui, les seuls à l’avoir fait. Et cela après avoir parqué dans des camps d’internement sur le sol américain près de cent mille Américains d’origine japonaise qui n’avaient d’autres torts que d’être d’origine japonaise. On a aussi passé sous silence l’opération Paperclip, avec laquelle ils ont organisé clandestinement la fuite en toute impunité de mille cinq cents scientifiques nazis, dont beaucoup avaient travaillé dans des camps de concentration, et qui sont venus faire profiter l’industrie et l’armée américaine du résultat de toutes leurs expériences atroces. Une des têtes pensantes des laboratoires d’expérimentation à Auschwitz, le docteur Otto Ambros, l’inventeur du gaz sarin, une de ces fameuses «armes de destruction massive», est devenu consultant au département américain de l’Énergie.
Grâce à la force de la communication des Américains, tout cela n’existe plus, c’est comme si ça n’avait jamais eu lieu. Ce que les Occidentaux retiennent, c’est Il faut sauver le soldat Ryan. Le grand cœur des libérateurs américains. Une fois de plus, tout est spectacle avec eux, et on tombe dans le panneau.
Je me souviens, quand j’étais à Cuba en 1995 avec Fidel Castro, soi-disant l’ennemi juré des États-Unis. J’ai été très surpris de trouver autour de lui tous les grands industriels américains, qui venaient le voir régulièrement. Le patron de Coca-Cola passait ses journées avec Raúl Castro.
Je ne veux pas tomber dans l’anti-américanisme primaire, les Américains, dans le fond, je les aime bien, ils ne sont pas tous comme ça, mais c’est vrai que quand il s’agit du pouvoir et de leur patriotisme, ils sont capables de faire avaler n’importe quoi à n’importe qui. En particulier aux intellos et aux journalistes, proies consentantes de leur propagande.
Tu crois que c’est un modèle de justice la vie américaine, avec tous ces gens sous le seuil de pauvreté, qui sont traités comme des rats, qu’on accepte même pas dans les hôpitaux s’ils n’ont pas de pognon?
Je n’ai jamais vu ça en Russie.
Regarde les émeutes de Baltimore. N’importe où dans le monde, ça aurait fait la une des infos, tout le monde se serait senti concerné, là-bas, non. Ce sont des pauvres qui gueulent, donc tout le monde s’en fout. Ces États sont soi-disant unis mais chaque État se fout bien de ce qui se passe chez son voisin. On peut tuer des innocents dans un État sans qu’un autre y trouve à redire. Ici, au moins, quand il y a une tuerie à Marseille, même les gens du Nord se sentent concernés.
Et la presse les applaudit ces États soi-disant unis. Ce sont nos maîtres à penser. Un pays où on exécute légalement une personne tous les dix jours, alors que l’application de la peine de mort est interdite en Russie depuis plus de vingt ans.
Depuis toujours, les gens de ce pays se sont massacrés entre eux, d’abord les Anglais et les insurgés, puis les colons et les Indiens, les nordistes et les sudistes. Puis ils ont exporté clandestinement cette obsession de la division partout dans le monde, en dressant dans chaque pays qu’ils convoitaient une partie de la population contre une autre. Ça a été le cas en Amérique centrale, en Europe de l’Est, dans les pays arabes. Aujourd’hui, ce sont les ex-Républiques soviétiques qu’ils sont en train d’armer, de dresser contre la Russie.
Ils n’hésitent pas à soutenir quelqu’un qui est considéré dans son pays comme un criminel de guerre, Mikheil Saakachvili, ancien président de la Géorgie, aujourd’hui gouverneur d’Odessa en Ukraine, si cela sert leurs intérêts.
Mais qu’est-ce que tu veux… contre eux, on ne peut rien dire, ils règnent, c’est l’Empire. On fait ce qu’ils veulent. Leurs désirs sont des ordres. On vend des Mistral à la Russie, on ne leur livre pas. Et devant le spectacle de cette faiblesse, l’Inde annule un contrat d’achat de cent vingt-six Rafale, dix-huit milliards d’euros, pour se tourner vers les Soukhoï et les Mig russes. Finalement on vend les Mistral à l’Égypte, et on perd 250 millions d’euros sur l’opération.
Tout le monde se fait avoir par leur prétendue innocence. Innocence qui, bien sûr, n’est qu’une posture, une attitude, une politique, une stratégie de communication. Derrière, et depuis toujours, ils allument des feux partout, ils foutent la merde partout.
Et pour les intellos français, les soi-disant dictateurs, les soi-disant pervers, ce sont Poutine, Kadyrov, Loukachenko et les autres. Les prétendus ennemis des droits de l’homme.
Mais tu ne crois pas que ce qui se passe en Inde, pour prendre un autre exemple, est mille fois plus terrifiant que ce qui se passe dans n’importe quelle province russe?
L’Inde où on traite les femmes comme de la merde, où les veuves selon la loi cessent d’exister à la mort de leur mari, on les bannit, on les tue même parfois. Est-ce que ce n’est pas bien pire encore que dans n’importe laquelle de ces pseudo-dictatures montrées du doigt chaque jour par des journalistes qui ne sont jamais allés nulle part? J’y suis allé moi en Inde, avec Catherine Clément, on a milité là-bas contre le sort fait aux veuves. Mais ça, non. On n’en parle pas dans les dîners d’intellos de gauche. On préfère dire du mal de Castro et du bien d’Obama. Ce qui, venant d’eux, est quand même un peu gonflé.