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Je ne comprends pas pourquoi les gens ici se laissent avoir par tout ça. Le pouvoir politique et le pouvoir médiatique ne nous montrent que ce qu’ils ont intérêt à nous montrer et font de nous ce qu’ils veulent. Et jamais personne ne semble se demander pourquoi on lui impose de telles choses. Quand je vois la réalité telle qu’elle est présentée par ces pouvoirs, j’ai à chaque fois l’impression d’être devant une émission de téléréalité.

Comme dit Peter Handke, «il est extrêmement pénible d’être vivant et seul».

JE DOUTE DES CIVILISATIONS

J’ai toujours été fasciné par la création, jamais par la destruction.

C’est ce que j’aime dans l’histoire, la création.

L’histoire me fascine. C’est le contraire de l’ignorance, c’est le contraire de la bêtise. Je ne l’ai pas apprise à l’école, mais je l’ai respirée plus tard, j’ai senti le XVIe siècle avec Le Retour de Martin Guerre, le XVIIe siècle avec Cyrano, la Révolution avec Danton, l’Occupation avec Le Dernier Métro.

Je me suis même retrouvé un jour au Collège de France pour parler de la façon dont j’avais incarné un Français du XVIe siècle dans Le Retour de Martin Guerre. J’avais juste observé les tableaux de Jérôme Bosch et j’avais remarqué qu’à cette époque les paysans n’étaient pas tout à fait debout, leurs expressions étaient encore des grimaces, j’imaginais des cris, des cris pour effrayer les autres plus qu’un langage structuré, c’était à mi-chemin entre les bêtes et les hommes.

J’ai toujours été attentif à ces réalités, intéressé aussi par l’origine des choses.

Je me suis toujours demandé pourquoi une pierre était là, combien de temps elle avait.

Quand on cherchait du pétrole avec Gérard Bourgoin, qu’on forait à quatre mille cinq cents mètres de profondeur et qu’on en retirait des pierres minuscules, du falun, avec parfois des coquillages, parfois une tâche d’huile dessus, j’avais l’impression de me retrouver au centre de la Terre, et j’y étais, au cœur même de l’histoire de l’humanité, j’adorais ça.

J’ai éprouvé la même sensation avec les pointes de flèches taillées que je trouvais dans le désert de Mauritanie, sur le tournage de Fort Saganne.

Si j’aime les paysages et leur histoire, j’aime encore plus l’histoire des hommes dans les paysages.

Les pyramides de Teotihuacan, celles d’Égypte… quand on parle de la folie des hommes, c’est cette folie-là qui m’intéresse.

Quand je suis dans la vallée de la Mort, je suis bien sûr impressionné par les paysages, c’est aussi fascinant que si on était sur Mars, mais je pense surtout à ces gens qui il y a cent cinquante ans ont traversé ce désert avec des chevaux, des femmes, des enfants. Cette force, cette volonté, cet enfer même est inscrit dans tous les chemins, dans toutes les pierres que je regarde.

L’histoire des hommes dans le désert est passionnante. Autant dans la moiteur des jungles, tu peux vite devenir une pourriture, ou te comporter comme une pourriture, autant dans le désert tu peux devenir un saint. Parce que tu ne peux pas aller contre les soixante degrés, tu peux seulement essayer de les vivre, de les supporter, et si tu n’as pas une vie intérieure assez intense tu ne peux pas t’en échapper.

Ces chemins initiatiques me passionnent. Ces voyages, ces quêtes sont captivants, l’histoire de ces hommes qui étaient en recherche de quelque chose, qui voulaient créer autre chose.

Je pense par exemple au voyage des Indiens d’Amérique, qui à l’origine sont partis d’une région au carrefour de la Russie, de la Mongolie, de la Chine et du Kazakhstan, qui ont traversé la Sibérie, le détroit de Béring pour se retrouver en Amérique. L’ambition de ces hommes était incroyable, leur folie aussi.

Tout comme celles qui animaient les bâtisseurs de cathédrales.

Aujourd’hui on assiste surtout à l’inverse de cette ambition, de cette folie créatrice. Quand on voit par exemple les talibans qui ont détruit en Afghanistan les Bouddhas de Bâmiyân, qui étaient là depuis près de vingt siècles, ou les islamistes qui en Syrie sont en train de foutre en l’air la cité antique de Palmyre.

Il faut détruire, détruire à tout prix, mais détruire pour créer quoi après?

Si Hitler avait gagné, combien de temps ça aurait duré? Détruire oui, mais qu’est-ce qu’il aurait créé après? Il y avait quoi d’assez puissant derrière ces idées pour créer à nouveau?

L’extrémisme s’y entend pour détruire mais il ne crée jamais rien.

C’est comme ces talibans ou n’importe quel abruti d’intégriste. Qu’est-ce qu’ils nous proposent ensuite? On va quand même pas détruire le monde puis voir seulement après ce qu’on peut en faire.

Parce que tu crois que détruire ça amène à créer, abruti?

Jamais.

C’est totalement incompatible.

Depuis toujours, la destruction est profondément ancrée dans la nature humaine. Le sacrifice d’Isaac par Abraham déjà.

On a beau avoir conçu les plus beaux textes sacrés, la Bible, le Coran, la Torah, il y a toujours un moment où l’instinct de destruction revient.

Dans toutes les intelligences, il y a une part de saloperie.

Il suffit de regarder les débuts du catholicisme. On convertissait de force, on accusait de sorcellerie, l’Inquisition faisait son œuvre. On brûlait les hérétiques qui pensaient, après Ptolémée, que la Terre était ronde. Dès le IVe siècle, les chrétiens ont démembré et brûlé Hypatie, une philosophe égyptienne célèbre pour ses travaux fabuleux sur l’astronomie.

Il a fallu ces créateurs qu’ont été les navigateurs comme Christophe Colomb, les cartographes, les explorateurs qui, poussés par leur curiosité, ont quitté leur pays, pour réussir à démentir l’Église.

Puis ça a été les croisades, la Saint-Barthélemy, le grand bordel jusqu’à Hitler avec sa moustache et sa bite de serin.

Et aujourd’hui, Israël et la Palestine, le 11-Septembre, Daech…

C’est toujours la même histoire, il suffit d’une poignée de connards pour foutre la merde.

C’est exactement comme dans une classe, il y a toujours deux ou trois jeunes cons, pas plus, qui rendent la chose invivable pour tous les autres.

Et ça ne sert à rien de les virer, il faut faire avec parce que c’est une situation qu’on retrouve tout au long de la vie.

Il faut supporter ces choses-là.

Et le problème, c’est peut-être encore moins ces malades, comme le vieux Le Pen avec sa veste rouge qui s’agite dans tous les sens, que tous les gens qui sont derrière, ceux qui s’identifient.

Et ceux-là ne sont pas difficiles à manœuvrer, leur ignorance même appelle la manipulation. Ils sont là pour «grossir les troupes».

Regarde le massacre de Charlie Hebdo.

C’est extrêmement violent ce qui s’est passé.

On a tué des dessinateurs intelligents, paix à leur âme, qui étaient aussi des philosophes. Et des amis.

Charlie Hebdo, j’en ai souvent fait la couverture, et toujours dans le même sens, c’est-à-dire l’abruti, l’ivrogne plein de vodka qui tombe de son scooter. C’est pas grave parce que ça aussi, ça fait partie de moi. C’est d’ailleurs ce que Poutine aime bien chez moi, mon côté hooligan.