La caricature, c’est quelque chose de très sain. Même si je pense que discuter des livres sacrés, des ressemblances et des différences entre les religions, de leur façon de coexister ou pas est bien plus intéressant que de les caricaturer. Si quelqu’un me demande de ne pas caricaturer son prophète, très bien, j’entends, qu’est-ce que j’en ai à foutre de le caricaturer ou pas si vraiment ça le fait chier? Je préfère parler avec lui de l’interdit.
Mais bon, là, avec Charlie Hebdo, on n’est plus du tout dans la religion, on est même loin, très loin de la religion, on est dans la politique.
Et la confusion entre les deux ne date pas d’hier.
Dès le début, ce qui était à la source des religions a été mis de côté en faveur du politique. On pourrait presque dire que les religions constituées ont été inventées, ou au moins propagées, par et pour le politique.
On a détourné un rapport au Très-Haut, une foi véritable, pour bâtir une organisation sociale.
Avec saint Paul déjà, on était davantage dans le pouvoir que dans le mystique. Et c’est la même chose pour tous ceux qui interprètent les textes à leur façon, j’allais dire à leur profit.
J’entendais il n’y a pas si longtemps un juif et un musulman qui débattaient du commandement «Tu ne tueras point». Pour eux, effectivement, on n’a pas le droit de tuer, puisque seul Dieu a ce pouvoir, le pouvoir d’arrêter la vie. Et l’homme ne peut pas usurper la prérogative de Dieu. Par contre, on a le droit d’assassiner. D’assassiner les infidèles. Quand tu assassines, tu ne te substitues pas à Dieu parce que tu es dans un combat. Tuer, c’est un acte divin, assassiner, c’est un acte humain. On ne peut donc pas tuer, mais on peut assassiner.
Qui peut comprendre ça? Moi, pas.
Ce genre de nuances, c’est toute la politique de la religion, c’est tout le drame de l’interprétation des textes au profit des uns ou des autres.
À partir du moment où tu commences à interpréter, tu peux tout faire dire aux textes, et l’inverse de tout.
C’est la porte ouverte à la connerie la plus éclatante.
C’est la même chose avec les guerres.
À la guerre, on ne tue pas, on défend sa patrie. Nuance!
Et c’est avec ce genre de conneries qu’on arrive à faire commettre toutes les monstruosités.
Le pouvoir, une fois encore, réussit à tordre l’innocence.
Que ce soit pour la patrie, pour l’honneur, ou pour n’importe quelle idéologie, on «justifie» les pires atrocités, les pires saloperies. «J’obéissais aux ordres!»
Tout ça est lamentable.
Et c’est la même chose avec tous les pouvoirs, en particulier avec ce pouvoir très ancien et très répandu qu’est l’utilisation de la religion à des fins politiques.
Je vois bien aujourd’hui qu’il y a beaucoup de juifs ou de musulmans qui ne savent plus à quel saint se vouer, si j’ose dire.
Et pourtant, quand tu en reviens aux textes, que ce soit dans la Torah ou dans le Coran, tu as des choses merveilleuses, bien plus encore d’après moi que dans la Bible.
Les uns et les autres ont tout pour vivre en parfaite harmonie, que ce soit à travers les textes ou par leur intelligence profonde.
C’est assez étonnant d’ailleurs quand on lit le Coran, le nombre de prophètes juifs qu’on y trouve.
Eh bien pourtant non, là encore c’est le politique qui prend le dessus.
La masse qui l’emporte encore une fois sur l’individu. Le pouvoir sur l’innocent.
Je l’ai bien vu, quand j’ai tourné en Israël Hello Goodbye avec Fanny Ardant, l’histoire d’un couple qui fait son alya. La plupart des gens que j’y ai rencontrés, qu’ils soient juifs ou musulmans, n’avaient aucun discours extrémiste.
Puis un jour une mère de famille palestinienne avec une ceinture d’explosifs sous son manteau a tué quatre Israéliens. C’est son mari, qu’elle avait trompé, qui lui a demandé de commettre cet acte abominable pour laver son honneur.
Un abruti, une fois de plus, et c’était reparti entre les colons et les fous d’Allah.
On n’est même plus au Moyen Âge là, c’est encore pire que ça. Même l’Inquisition qui pourtant s’y entendait en sombres conneries n’était pas capable d’endoctriner à ce point.
À ce niveau-là, la religion on l’a quittée depuis longtemps.
On est dans son hystérie politique.
Et aujourd’hui on a mis un tel nombre de mensonges entre l’islam et le judaïsme qu’on ne s’en sortira jamais.
Il y a bien sûr eu des gens qui ont essayé de rétablir des vérités là-bas, d’avoir un autre discours, mais on les a tués tout de suite.
Je les voyais bien quand j’y étais, ces jeunes soldats sionistes, j’entendais leur discours. On était très loin des idées de Theodor Herzl, un des premiers à émettre l’idée d’un État autonome juif et qui envisageait une Palestine où juifs et non-juifs auraient les mêmes droits fondamentaux.
Une idée sublime, bien trop sublime pour la politique.
J’ai vu des gens qui faisaient leur alya et qui déjà arrivaient avec cette envie terrible, une envie mêlée de peur, de prendre la terre. Mais en arrivant comme ça, jamais cette terre ne leur appartiendra. Parce que ce sera toujours la guerre. Tant qu’ils n’auront pas compris que la terre est à tout le monde…
Quand je vois tout ça, je ne peux pas m’empêcher de penser que les autorités religieuses, que ce soit les imams ou les rabbins, ne font absolument pas ce qui faut pour changer les choses.
Et pourtant il y a souvent tant d’intelligence et de finesse chez eux.
Mais là, on dirait qu’il y a une espèce de consensus malsain et que tout le monde fait ce qu’il faut pour ne pas s’entendre. Ils doivent forcément trouver leur compte quelque part pour jouer ainsi le politique plutôt que le message des Livres. On est une fois de plus dans le «tuer, non; assassiner, oui».
Et derrière tu as tous ces innocents, qui servent de chair à canon à un pouvoir religieux qui les manipule.
Je n’ai pas été baptisé.
Je suis né dans une famille soi-disant catholique parce que c’était le Berry et que c’était la tradition du Berry.
Mais on n’avait pas assez d’argent pour être baptisés, pas assez d’argent pour la communion.
Et de toute façon le curé m’avait foutu à la porte du catéchisme parce qu’on a dit que j’avais dessiné une femme à poil, que j’avais l’esprit trop mal tourné.
Je crois que c’était moins un problème de femme à poil que de différence sociale.
Si j’avais été élevé chez les bourgeois, on ne m’aurait pas foutu à la porte.
Mais quand tu es enfant, que tu n’as rien, quand tu es seul, que tu perds tes copains d’école, quand tu n’as pas d’autres horizons que cette route où pour ne pas avoir froid, pour ne pas avoir peur, tu dois faire corps avec un arbre, avec un ciel, avec un orage, avec une montagne, avec le cosmos, et que tu comprends que tout ça, c’est aussi toi, que tu l’as en toi, que c’est ton souffle, ta respiration, tu cesses d’avoir peur, tu cesses d’avoir froid parce que tu entres vraiment en communion avec le mystère de la vie et de la nature.
Et c’est en commençant par aimer ce qui te faisait peur que tu peux entrer dans la foi.
La foi, ce n’est pas la prière, la foi, c’est la vie.
Tout ce qui est autour de toi, à commencer par la nature et les gens, te donne cette foi.
Et moi, c’était cette foi-là qui m’attirait, plus qu’une religion ou une autre.
Cette chose que tu as au fond de toi, qui est liée au souffle, à la nature et à la nature humaine.
Cette chose que tu trouves à la racine de chaque religion, qui était même là avant les religions, je pense aux Védas, aux chamans du Kazakhstan.