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Puis les religions sont arrivées, le judaïsme, le christianisme, l’islam et, d’une certaine façon, on a commencé à régresser.

Elles ont bien sûr apporté une certaine organisation, une organisation sociale, surtout, mais aussi beaucoup d’ignorance. Une autre religion les a tout de suite confisquées et utilisées: le politique.

Le fait même de se couper d’un certain rapport à la nature, au cosmos, pour ne prêcher que pour son Dieu, que pour sa religion, était déjà extrêmement réducteur.

Je pense que tout le monde devrait pouvoir lire tous les livres religieux sans pour autant trahir la sienne.

En arrivant à Paris, j’ai d’abord pratiqué le hata yoga, le souffle là encore, la respiration. Puis je me suis converti à l’islam après avoir assisté à un concert d’Oum Kalsoum. C’est la sensualité, le ressenti, les sourates du Coran chantées par Oum Kalsoum qui m’ont transporté vers cette spiritualité. Oui, cette sensualité, je l’ai trouvée dans l’islam. Une religion à laquelle les plus pauvres pouvaient adhérer. J’ai fréquenté la mosquée pendant deux ans. Je faisais les cinq prières par jour. Plus que la prière, c’est la préparation à la prière que j’aimais, cette façon que l’on a de rentrer en soi, de se rendre disponible à son être, à sa respiration, à des choses supérieures.

Plus tard, quand j’ai lu saint Augustin sur les conseils de Jean-Paul II, ce qui m’a séduit chez lui, c’est encore la sensualité, son savoir sur la nature, son vécu. Et j’aimais sa façon de s’adresser à Dieu, avec colère souvent, avec la colère de la question sans réponse. Et saint Augustin tutoie Dieu, il y a une barrière qui tombe, il y a quelque chose d’égal à égal. Le tutoiement, ça c’est vraiment l’amour, alors que le vouvoiement est plus dans la séduction. Je comprends parfaitement cet homme qui s’est beaucoup interrogé mais qui, surtout, a beaucoup marché, beaucoup regardé autour de lui, qui s’est toujours intéressé au mystère de la vie et de la nature.

C’est ce mystère-là qui m’a toujours fasciné, c’est de là que vient mon sens du sacré.

Le laïc, ça ne veut pas dire grand-chose pour moi, ça me fait même un peu chier, c’est souvent plat, sans profondeur.

J’entendais l’autre jour un jeune chauffeur de taxi musulman qui disait: «Vous parlez de la laïcité, mais la laïcité est déjà la première des intolérances.» Voilà qui est clair, net.

En Russie, la religion est très présente, j’ai rencontré beaucoup de gens de foi là-bas. Leur religion est très démonstrative, ils touchent beaucoup, ils caressent, ils embrassent, ils bougent, c’est très physique. J’adore ça.

Les baptêmes orthodoxes, par exemple, sont sublimes. Il y a un sens de la fête incroyable, jamais vulgaire, un côté champêtre qui me fait chaque fois penser aux films de Jean Renoir.

Quand tu vas dans une église catholique ici, tu as des gens qui ont dans le visage de la douleur, ils sont déjà crucifiés. Les orthodoxes, non. Il y a là-bas une sorte d’allégresse d’être ensemble, c’est une véritable communion au rythme des chants grégoriens, de leur harmonie, des chœurs qui t’emmènent vraiment vers le spirituel.

Ce sont de belles choses religieuses.

Il y a une vraie foi, mais pas cette ferveur que l’on peut rencontrer chez certains juifs ou certains musulmans, cette foi trop grande, qui peut presque avoir l’air possédée et faire peur.

Le vrai danger, ce n’est pas la foi, ça n’a jamais été la foi, le vrai danger c’est quand l’homme avec toute son arrogance, sa perversité et son ignorance se met à interpréter les textes sacrés dans le seul but, pas forcément conscient, de se mettre à la place de Dieu.

Là commence la manipulation.

Je pense aux autres abrutis, qui ne parlent même pas la langue du prophète et qui massacrent aveuglément.

En Russie, la foi n’aveugle jamais. Il n’y a pas cet esprit de sérieux, de gravité que l’on peut rencontrer ailleurs.

Là-bas, comme partout chez les Russes, ce sont les passions et l’innocence qui mènent les choses. Ça peut être terrible, violent, tout ce qu’on veut, mais ce n’est jamais grave.

C’est surtout très humain.

Quand tu lis les Récits du pèlerin russe ou Père Rafaïl de l’archimendrite Tikhon, un staretz qui possède un langage très particulier, aucun de ces livres ne ressemble à ceux qui traitent de nos religions ici en Occident. Chez eux, on reste toujours très ancré dans le quotidien, ils expriment une foi qui fait partie intégrante de leur respiration.

Ce n’est absolument pas intellectualisé comme ici.

Il n’y a vraiment rien de jésuite en Russie, les choses sont toujours simples, franches et directes.

C’est cette foi toute simple que j’aime retrouver là-bas.

C’est pour ça aussi que j’aime aller vers la steppe, vers son silence, vers ces immensités qui me permettent de vraiment rentrer en moi, de me reconnecter avec la vie, la nature, l’universel. Qui me permettent de me laver de ce monde, de retrouver une certaine disponibilité, celle que j’ai toujours eue, quand j’étais jeune, quand je dormais dans les fossés, quand je marchais dans la forêt pendant des heures et des heures.

C’est une façon de revenir à moi.

Que j’ai éprouvée totalement aussi quand j’ai été à Shaolin.

J’ai vécu des aventures magnifiques au temple de Shaolin, sur le mont Song, une des cinq montagnes sacrées de la Chine.

Dans ce monastère fondé au Ve siècle en l’honneur d’un moine indien, où l’on pratique le kung-fu, chaque moine combattant s’adonne à une concentration intense, proche de celle du tireur à l’arc zen. Chacun a un animal intérieur, qui s’impose à lui, et dont son corps éprouve les facultés. Ils ont une telle maîtrise de leur énergie qu’ils peuvent oublier la souffrance, faire passer la douleur de leurs corps.

Lorsque tu arrives pour une retraite à Shaolin, tu commences par une marche silencieuse en groupe autour d’un grand bouddha. Le maître donne le rythme. Tu entres ainsi peu à peu en état de méditation. Tu vides ton esprit. Le temps s’installe dans ton corps.

C’est un peu comme quand tu vas sur une tombe dans un cimetière. Ce n’est pas au moment où tu arrives sur la tombe que tu commences à te recueillir. Ça commence petit à petit, quand tu prends la décision d’aller au cimetière, quand tu achètes les fleurs, quand tu passes la porte du cimetière. Tu te laves de tout pour être devant la tombe du bien-aimé, tu rentres progressivement en toi, tu fais de la place. Tu te mets en état de disponibilité. Tu fais silence. Puis, enfin, tu peux entrer en méditation.

À Shaolin, tous se sont assis dans la position du lotus, moi, je ne peux pas à cause de l’état de mes genoux, je me suis assis simplement, sans bouger et sans aucun besoin de bouger. J’étais mort en arrivant là-bas la première fois, cassé de partout, à cause du décalage horaire, à cause de mon rythme de vie. Je n’ai pas vu passer les trois heures qu’a duré cette méditation immobile, j’en suis sorti comme après une très longue nuit de sommeil. Plus reposé que jamais.

Elle avait absorbé tous mes poisons.

Dans la méditation, tu te débarrasses de tout ce qui t’encombre. Tu te mets en état de disponibilité. Là, tu peux enfin t’élever et espérer te distinguer de ta connerie.

C’est fascinant ce que tu peux apprendre comme ça. Non, pas apprendre, parce que moi j’apprends pas, mais ressentir, ressentir des choses qui sont en toi.

Là, dans cette respiration, tu touches à quelque chose d’universel, tu es bien loin de la merde quotidienne qu’on t’inflige.