Quand tu ressens ça, quand tu vois tout ce que peuvent faire ces moines combattants de Shaolin, qui sont capables de choses que l’on croirait impossibles, quand tu ressens ton lien et leur lien avec le corps, la nature, l’universel et la vie, tu comprends combien on s’est rétréci l’esprit ici en Occident, en dépit du progrès, de l’informatique, de l’Internet, des médias, des réseaux sociaux et de toutes ces armes idiotes.
Peut-être que certains trouveront ridicule la vision qu’ont ces moines de la vie humaine, est-elle plus ridicule que la pensée qu’on déploie dans un parti politique? Je suis loin d’en être sûr.
Chez nous, c’est la logique, le rationnel qui règnent en maître. La philosophie française, celle des Lumières.
Ces Lumières qui moi ne m’ont jamais beaucoup éclairé et qui m’éclairent de moins en moins.
C’est peut-être aussi parce qu’on est dans l’héritage de cette chose-là que je me sens de moins en moins français.
Cette fameuse raison, sur laquelle est fondé l’esprit français. Avec ça tu n’es jamais en paix, tu es toujours plus ou moins en conflit avec ton prochain, les textes des Lumières sont des textes politiques, des textes de combat souvent, des textes qui en tout cas nous éloignent de l’innocence.
Et cette soif inépuisable de connaissance elle peut aussi être le pire des fléaux. Depuis les écorchés de la chapelle Sansevero de Naples jusqu’aux expériences atroces menées dans les camps de concentration, on a beaucoup tué son prochain pour mieux le connaître.
Cette passion pour l’esprit, pour la raison, qui a toujours conduit à donner des leçons, à vouloir éclairer l’autre, le civiliser, moi, elle me fait chier.
On n’a pas besoin de cette prétendue civilisation. On peut très bien survivre sans.
Regarde L’Enfant sauvage, le film de François Truffaut. L’histoire d’un gamin qui a grandi en dehors de toute société humaine et qu’un médecin essaye non pas d’éduquer mais de comprendre. La nuance est importante.
Je crois qu’on peut tout à fait survivre à l’état sauvage. Même si les politiques, les enseignants, les rationnels te font croire le contraire. Cet enfant, on l’a attrapé mais si on ne l’avait pas attrapé, il serait mort à son heure, dans sa plénitude, comme les bêtes meurent.
Plus ça va, plus je doute des civilisations.
Je crois vraiment qu’on peut vivre à poil, sans plus rien avoir du tout, et survivre très bien.
Pour beaucoup de gens, pour énormément de gens, la terre, c’est quoi? Dix kilomètres carrés, et encore, je suis large, trop large, c’est plus proche d’un kilomètre carré. Ils n’ont rien, ils vivent sur un tout petit coin de terre qui se résume à leur habitation, à leur village, guère plus.
Tu n’as pas besoin d’aller très loin, va au Maroc, par exemple, tu as des gens qui vivent sur de la terre battue, qui n’ont pas d’école, pas d’hôpital, qui n’ont même pas d’eau, qui sont obligés d’aller au puits.
Mais ce kilomètre carré, pour eux, est aussi riche, divers, aussi varié, que des milliers de kilomètres carrés pour un être dit «civilisé» qui ne voit plus rien de ce qui l’entoure. Qui ne regarde même plus rien, qui ne regarde rien d’autre que sa télé, cette télé qui nous rend immobiles et aveugles.
Ces gens-là, eux sont dans la vie, cent fois plus que n’importe lequel de ces êtres civilisés. Eux ont encore un véritable regard, un regard dans lequel il se passe des choses, un regard qui tient. C’est important, un regard qui tient.
Sur leur territoire minuscule, il se passe des milliers de choses que nous ne sommes plus capables de voir.
Là on n’est pas dans les Lumières, on n’est pas dans la politique, leur terre n’a rien d’une idée, c’est un espace qu’ils ont en eux, qu’ils vivent, qu’ils respirent, qu’ils observent.
Et si tu veux aller à leur rencontre, il faut vraiment venir à poil, avec ta simple humanité. Oublier là d’où tu viens et n’apporter de toi que l’essentiel. Ce genre de voyage, ça doit être quelque chose de très intime, de secret, d’humain et de spirituel à la fois.
Mais il ne faut certainement pas venir avec une caméra, comme toutes ces télés qui prétendent te montrer comment ça se passe.
Ou comme l’autre qui te montre le monde vu du ciel, ça non. Lui, j’ai envie de lui dire, arrête, atterris, descends et vis!
Il ne faut pas prendre l’image de ces gens qui n’ont rien, qu’on ne voit jamais mais qui sont pourtant là. Déjà qu’ils sont fragiles, ces émissions-là les tuent. D’un seul coup ça devient «Koh-Lanta», une idiotie. On leur fait du mal avec toute notre civilisation. C’est un peu comme si on donnait d’un coup dix kilos de sucre à un chien qui vit avec deux grammes de sucre par jour.
Non, ce genre d’aventures à travers le poste de télé, ce voyage inerte ne m’intéresse pas. Avec ça, les gens engourdis devant leur écran ont l’impression d’être allés partout, de tout connaître, alors qu’ils ne sont allés nulle part et ne connaissent rien. Ça les paralyse encore un peu plus, comme s’ils avaient besoin de ça.
Les médias sont vraiment devenus comme les camisoles chimiques pour les fous. Ils vont bientôt réussir à nous faire abandonner notre nature même, comme ces animaux sauvages qu’on arrive aujourd’hui à apprivoiser en maîtrisant leur instinct carnassier. On nous met au cirque, nous aussi. Il y a de plus en plus d’apprivoisé et de moins en moins de sauvage.
Dans le vrai voyage, dans la rencontre avec l’autre, là on rejoint au contraire des choses qui n’ont pas d’âge, qui sont essentielles, et qui sont plus proches de la religion comme je l’entends moi, c’est-à-dire débarrassée de toute sa politique.
Parce que je crois vraiment que, contrairement à la foi et à l’innocence, la politique et ses médias sont des machines impitoyables à créer des conflits ou de l’indifférence. On joue les gens les uns contre les autres, ou on les rend indifférents.
Et l’indifférence pour moi, c’est la pire des choses.
C’est le manque de vie, le manque de culture, le manque de tout.
C’est même pas le mépris, avec le mépris au moins il reste un élan.
Rendre quelqu’un indifférent c’est le rendre inculte, le mettre en dépression, c’est tuer l’individu. L’empêcher de rencontrer, de reconnaître l’autre.
Même la différence… cette idée de différence, je ne la trouve pas intéressante.
Cette différence qu’on nous vante tant, c’est encore une chose politique.
Moi je suis juif, lui est musulman, je suis américain, lui est russe, je suis catholique, il est protestant, etc.; tout ça c’est encore une façon de mettre une barrière entre les hommes, de les empêcher de s’approcher.
Quand on a construit une différence, on est déjà en train de reculer, ou au moins de s’arrêter.
Une différence qui, en dehors de la politique, n’existe pas.
Cela va bien avec cette obsession très politique de construire des murs. Le mur de Berlin, le mur de Cisjordanie, le mur de la frontière mexicaine, maintenant le mur entre la Hongrie et la Serbie, on se demande où ça va s’arrêter.
Il faut savoir se laver de tout ça, de toutes ces idées, de toutes ces saletés, et retrouver son innocence.
Retrouver cette spiritualité que ces gens dont je parlais plus haut ont dans le regard.
Dans le regard, pas dans les mots.
Il y a vraiment quelque chose de très puissant au-delà de la politique, au-delà de la raison même, au-delà de ce tout que nous pouvons formuler.
Cette chose, finalement, c’est la relation avec le cosmos, avec le Très-Haut.