Et quand je parle du Très-Haut, je ne parle pas du Dieu des civilisations monothéistes.
Je parle de notre lien au cosmos, de cette spiritualité-là.
Celle des Védas, des Aborigènes, des tribus mongoles, de tous ces gens qui vivaient d’une façon propre sur une planète non polluée.
Qu’ils aient été dans leur désert, leur jungle ou sur leur plaine, ces hommes allaient chercher quelque chose au-delà de la nature, dans le cosmos, un lien avec le Très-Haut, une foi afin que leur famille, leur tribu puisse rester unie en partageant une certaine spiritualité.
C’était une recherche de vie, d’amour, même si tout ça pouvait aussi être très violent, passer par les sacrifices humains.
Mais il y avait une innocence fondamentale, quelque chose de très sain dans le rapport aux choses, aux autres, à la nature.
C’était l’innocence par exemple des Indiens d’Amérique, qui avaient tissé un lien extraordinaire avec leur environnement. Ces gens étaient des nomades qui ne prenaient à la terre pas plus que ce dont ils avaient besoin. C’était là une sagesse véritable, qui a très vite été éradiquée par ces fanatiques religieux venus d’Europe qui eux, malgré toute leur philosophie des prétendues Lumières, étaient loin d’être innocents.
C’est toujours du brutal quand la politique se met à exploiter la foi. Et c’est toujours le lien avec le Très-Haut qui est brisé le premier.
C’est pourtant ce lien-là qui m’intéresse, moi, cette foi fragile et profonde qui n’a pas vraiment de nom mais qui a à voir avec l’innocence, avec la nature et le cosmos, avec la générosité aussi.
Elle a à voir avec l’amour, bien sûr, mais c’est encore plus que ça, c’est une façon d’être en accord avec ce qu’on sent, avec ce qu’on voit.
Une confiance immense.
C’est une élévation que j’ai en moi depuis toujours, et c’est, je crois, la seule chose qui me sauve.
Qui me sauve de moi-même.
Pouvoir ainsi m’élever quand je me sens lourd, pesant, ecchymosé de moi-même, comme dirait Peter Handke.
Handke qui ressent lui aussi très fort ce même besoin d’élévation, qu’il évoque dans La Leçon de la Sainte-Victoire, récit de toutes ses marches pour essayer de retrouver l’Éternel.
L’Éternel, pas l’Éternité, qui est une méprise, l’Éternel, cette chose avec laquelle tu peux respirer.
C’est une espèce de grâce, de simplicité, de don.
Des peintres comme Monet ou Bonnard avaient certainement ça eux aussi, ils étaient d’une innocence incroyable, on peut le ressentir très profondément devant leurs œuvres.
Ce n’est pas donné à tout le monde, cette innocence vis-à-vis de ce qui nous entoure.
On naît peut-être innocent, au moment où on sort du ventre de la mère, qu’on est propulsé dans la vie et qu’il faut faire confiance à l’air que l’on respire.
Mais cette innocence, on la perd très vite, dès que les mots viennent, dès que les idées arrivent.
L’enfant déjà n’est plus innocent.
Il y a même pas mal de gamins qui sont vicelards de plus en plus tôt.
Mais cet état d’innocence premier, on peut tout à fait le retrouver.
Après avoir traversé beaucoup de saloperies, trop de saloperies, tu n’as presque d’ailleurs pas d’autres choix pour continuer que de retrouver cet état d’innocence.
Encore faut-il pouvoir faire la paix avec ces saloperies.
En commençant par admettre que tout ça ne t’est pas tombé sur la gueule à ton insu, que tu as ta part de responsabilité dans ce qui t’est arrivé. Tu es tombé dans des pièges qu’on t’a tendus, ou que tu t’es tendu à toi-même, des pièges dont il faut sortir pour retrouver ton innocence, et dont tu sors en retrouvant ton innocence.
Il faut d’abord ne pas être comme tous ces gens qui, quoi qu’il arrive et quoi qu’il leur arrive, sont toujours persuadés d’être dans la vérité. Va faire dire à un politique qu’il a pu se tromper… Jamais! Ils se sentent «innocents» eux, toujours.
Sa propre culpabilité, il faut savoir l’admettre. Et l’innocence n’est certainement pas l’antidote à la culpabilité. Il ne s’agit pas de fuir, bien au contraire, il faut tout emporter avec soi si on veut s’élever. Mais là où la culpabilité te plongerait vers le bas, la foi et l’innocence te permettent à nouveau d’embrasser le monde.
Et pas seulement le monde qui nous entoure, celui qui est au-dessus nous, également.
On dit que le cerveau ne peut être actif au maximum de ses capacités qu’une vingtaine de minutes par jour. L’innocence, c’est pareil. Tu peux avoir quelques minutes d’innocence dans ta journée, faire une certaine paix avec toi-même sans rien oublier de qui tu es ou de ce que tu as pu faire, et c’est déjà beaucoup.
Quand je dis que je suis citoyen du monde, c’est dans ce sens-là que je l’entends. Citoyen d’un monde dans lequel les gens, où qu’ils soient, peuvent éprouver, par instants au moins, un lien avec les autres et le cosmos, une foi en tout ce qui les entoure.
Éprouver cet état d’innocence et de confiance.
Et c’est vrai que je retrouve beaucoup ça en Russie.
L’innocence a toujours été au cœur de l’âme russe. On la retrouve partout, dans la littérature — dans L’Idiot, dans Les Frères Karamazov avec Aliocha, dans les romans de Tolstoï; dans la musique avec l’innocent dans Boris Goudonov de Moussorgski, d’après Pouchkine. On la retrouve surtout dans le formidable goût qu’ont ces gens pour la spontanéité, la confiance et la générosité.
L’innocence, c’est l’inverse du contrôle qui est toujours un manque de générosité.
C’est pour ça qu’il n’y a aucune innocence chez les francs-maçons et toutes les obédiences spirituelles de cette nature. À partir du moment où tu te mets en ordre dans le secret, il ne peut plus y avoir d’innocence. D’ailleurs les innocents font peur aux francs-maçons comme les honnêtes gens font peur aux politiques.
Non, l’innocence, c’est quelque chose de totalement gratuit, de désintéressé, un simple état de l’être, sans espoir de contrepartie.
Il ne faut pas penser à une fin.
La fin, c’est déjà politique, c’est encore une idée politique.
Il n’y a pas de fin, juste des moments dans lesquels tu peux te transcender.
Et être transcendé.
C’est au-delà de l’amour encore, peut-être du côté du bien.
C’est aussi ça, d’une certaine façon, le lien avec le Très-Haut, une façon de tendre vers le bien parfait, de tendre vers la sainteté.
Il ne s’agit pas de tout accepter. Le côté: si on te donne une claque sur la joue gauche tend la droite, non, moi, ça, ça me fait chier.
Il s’agit juste de trouver une certaine paix avec soi-même et avec les autres.
Et ça commence par le silence.
Le silence qui a toujours été pour moi quelque chose d’important. J’ai toujours été sensible au silence, à sa qualité.
J’ai remarqué, par exemple, que les silences des églises ne sont pas les mêmes que ceux des mosquées ou des synagogues. Il y a aussi un autre silence, celui de la nature, qui, lui, peut être surprenant. Un silence avant un séisme, par exemple. J’ai connu ça au Costa Rica. D’un coup, la forêt se tait, les animaux se taisent, il y a une espèce de grondement sourd, tous les insectes tombent des arbres, puis il n’y a plus rien, plus un bruit.
On la trouve dans le silence, l’innocence, mais on la trouve aussi dans la musique, cet autre langage bien éloigné de la politique, bien éloigné du pouvoir, ce langage qui, lui, peut toucher au Très-Haut.
Quand je me retrouve, par exemple, avec Riccardo Muti à répéter la Symphonie fantastique avec les dizaines de gens qui composent un orchestre, quand je vois comment Muti donne l’envie, le désir d’être à l’unisson, d’abord à ses musiciens, puis au public, là je retrouve ma religiosité. Il y a le silence avant la musique, qui est comme une méditation, puis une communion réelle. Et la musique qui s’élève ensuite est véritablement céleste.