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Voilà ce qui me porte et me transporte.

Loin de toute idée, de toute politique, de tout pouvoir, de toute civilisation.

L’innocence.

LA PORTE OUVERTE

Je crois qu’on meurt quand on a plus envie de vivre. Quelles que soient les circonstances de la mort.

Beaucoup de ceux que j’ai connus et qui sont partis n’avaient plus envie de vivre.

Ils sont partis au bon moment, quand il fallait qu’ils partent.

On peut mourir de chagrin, le chagrin est un poison.

Mais on peut aussi mourir d’ennui.

C’est ce que j’ai vu chez Jean Carmet. À la fin, Jean, la vie l’ennuyait. Sur Germinal il n’arrêtait pas de dire qu’il s’emmerdait. Et puis il allait avoir soixante-quatorze ans et il ne voulait pas. Il n’avait pas envie de vieillir, il n’avait plus envie. Les derniers mois, il avait installé un répondeur téléphonique, ce qui n’était pourtant pas son genre. C’était sa façon à lui de mettre une première distance avant de s’en aller.

Barbara, c’est la même chose. Elle avait des problèmes de voix, des bronchites chroniques. Ce qui la gênait quand elle était avec moi parce qu’on riait beaucoup ensemble et que ça la faisait tousser. Mais quand elle se retrouvait seule avec elle-même à la fin, il y avait une chape d’ennui qui s’installait, qui laissait la porte ouverte à la mort.

Même si tu n’as aucune idée suicidaire, il y a un moment où tu n’en peux plus, où tu laisses cette porte ouverte.

Barbara, c’était pourtant une vivante incroyable, qui donnait tout aux autres. Quand on a joué Lily Passion ensemble, elle était en scène dès neuf heures du matin pour la représentation du soir. Elle avait besoin de ça pour être bien dans sa tête. C’était incroyable ce qu’elle donnait, il n’y avait jamais rien de mécanique chez elle, jamais rien de joué, tout était vibrant, toujours.

C’est toute sa vie qu’elle mettait en jeu.

Parce que tu ne peux pas arriver à ce niveau d’émotion si tu n’as pas vécu énormément.

Ce n’est pas une technique qui peut donner cette émotion-là, c’est seulement une qualité d’âme.

C’est ce qu’elle avait pris et appris de la vie, des choses mêmes qu’elle avait oubliées mais qui existaient en elle et qui à son insu sortaient à l’occasion d’une chanson.

C’est ce qu’on appelle l’humanité.

Chaque soir, c’était différent, il n’y avait aucune recette, tu ne savais pas quel moment de sa vie allait se présenter pour transporter l’émotion, elle ne le savait pas elle-même.

Rien n’était contrôlé parce que pour elle c’était totalement incontrôlable.

Et très certainement épuisant.

Mais elle ne pouvait pas faire autrement.

Même le public en sortait complètement sonné.

Dans un monde où tout le monde se retient, un don de soi à ce point, c’était forcément éprouvant. Il y a, je suppose, un moment où toute cette intensité est devenue trop lourde à porter.

Elle a dû sentir qu’elle ne pouvait plus continuer et elle savait qu’elle ne pouvait pas arrêter.

C’est à ces moments-là qu’on perd toutes ses défenses, l’énergie diminue et l’ennui s’installe.

Je comprends ça, il y a des moments où je me sens vide, comme anesthésié de moi-même, où je n’en peux plus de rien.

Et quand on commence à souffrir de soi-même, les maladies n’attendent que ça pour nous sauter à la gueule.

Mais malgré cela, je suis toujours arrivé à retrouver une force en moi, la force de la vie, mon amour de la vie et des autres.

Ce qui compte, c’est vraiment l’énergie. Et l’énergie, c’est tout simplement ne pas avoir peur. C’est regarder les gens dans les yeux en pensant qu’on les aime.

Parce que la beauté qui est dans l’âme est toujours dans l’œil. Ce qui parle, c’est le regard. Il y a des regards plus ou moins lourds, mais il faut que ça tienne, un regard. Et il n’y a rien de plus beau et de plus vivifiant que de regarder l’âme de l’autre.

Souvent les gens qui vieillissent trop vite, c’est qu’ils sont trop tournés sur eux-mêmes. Mais si on est vraiment tourné vers l’extérieur, on ne voit pas ses rides ni son manque d’énergie.

La curiosité a toujours été assez forte chez moi pour anéantir la routine.

C’est terrible la routine, c’est ça la porte ouverte, la porte qui se ferme plutôt, c’est à cause d’elle que l’ennui s’empare du terrain. Et le pire, c’est que quand tu t’aperçois qu’elle est là, elle occupe déjà la place depuis longtemps. Elle s’est installée sans que tu le saches, sans que tu le réalises, on ne sait pas d’où ça vient mais un jour c’est là. Et bien là.

L’ennui, c’est l’inertie. Ce moment où tu ne peux plus bouger. Ce moment où la routine a gagné, où ton travail, tes responsabilités, tes impôts, ta femme, ta famille, tes souvenirs même, tout ce que tu portes sur les épaules t’immobilise. Le danger n’est plus présent. Peu à peu, c’est l’ennui qui a conquis le terrain.

C’est là qu’il faut savoir arrêter avec le quotidien, qu’il faut avoir la force de renaître, de se remettre en marche.

Le jour où je n’aurai plus l’envie de découvrir, je sais que la mort suivra de près.

Quand l’ennui t’atteint, il n’y a plus grand-chose à faire. Et ce ne sont certainement pas les antidépresseurs qui vont t’en sortir.

Les antidépresseurs c’est de la merde, moi j’ai tout arrêté, tous les antidépresseurs, tous les médicaments, je ne prends plus rien.

Et c’est vrai que c’est mieux comme ça.

Enfin, c’est mieux… En tout cas je ne suis plus sous influence, les médicaments ne me changent pas de direction, c’est ma vraie merde que j’affronte.

La dépression, il y a des heures pour ça. En général, elle vient à la tombée de la nuit, c’est là où les gens commencent à boire, il n’y a rien de très inquiétant, c’est presque normal. Mais quand c’est le matin…

Moi je suis du matin, j’adore le matin. Quand tu te réveilles le matin et que tu n’as plus envie… là, c’est vraiment le début de la fin.

Bien sûr, tout le monde a des failles. Les failles, elles sont là tout le temps, tu ne t’en débarrasses jamais et c’est très bien comme ça. Les failles, elles sont vitales, au sens premier du mot. Parce que tant que tu as des forces de vie, tu fais tout pour t’en tenir éloigné. Et plus tu as de failles, plus tu peux être fort, car plus il te faut de l’énergie pour ne pas te casser la gueule dedans.

C’est exactement comme des fissures dans un mur.

Si tu as envie de continuer, si tu es honnête avec toi-même, tu t’en détournes, tu ne vas pas rester comme un con au pied d’un mur qui risque de te tomber sur la gueule.

Tu peux aussi aller chez un analyste à la con, qui n’en a rien à foutre la plupart du temps. Si ça peut t’aider, c’est bien.

Mais ce n’est pas une force suffisante pour t’éloigner de tes failles, pour te remettre en marche.

C’est moins agréable que la vie, l’analyse.

Et ça ne sert pas à grand-chose de regarder en arrière pour essayer de combler tes failles. Ton mur, tu ne vas pas le réparer. Qu’est-ce que t’en as à foutre de le réparer? Il vaut mieux s’en éloigner.