Il suffit juste de trouver en soi la force d’aller dans une autre direction, vers un autre mur, un mur qui, lui, ne te fissure pas l’âme. Prendre de la distance. Être en mouvement, aller ailleurs.
«Et d’ici tu le vois encore ton mur fissuré?
— Eh bien non, je le vois plus… Mais quand je m’approche, il est à nouveau là.
— Eh bien arrête de t’en approcher, mon con! Fous-moi le camp de là!»
La seule vraie liberté, c’est cette possibilité de mouvement.
Bien sûr, il arrive que la mémoire te rattrape, c’est comme une odeur de merde, soudain, qui est là. Cette odeur de merde, c’est le signe qu’il faut aller plus loin encore.
On va dire que tu cherches à fuir, non, tu cherches à survivre.
Et c’est avec ta force de vivre, ta volonté de vivre, ton amour pour la vie que tu peux y arriver.
C’est la même chose avec le corps.
Tu fais ce que tu veux avec ton corps.
Et ça s’arrête quand tu le désires.
S’il y a bien une chose qui me fait chier, c’est que tout le monde te parle sans arrêt de son mal-être, de ses maladies, alors que la seule chose qui est intéressante et unique pour chacun, c’est la façon dont il peut se réparer.
On nous apporte sans cesse le pire et on ne parle jamais du meilleur.
À partir du moment où tu peux réparer l’humain, tu peux aussi réparer ton corps physique.
À partir du moment où tu peux croire, je ne parle pas de religion, simplement croire à toi, tu peux renaître de tout.
Tu peux éprouver la douleur, ou simplement la visualiser, qu’elle soit physique ou morale, et savoir de quoi tu as besoin pour la faire disparaître. Ou de quoi tu dois t’éloigner.
Après mon accident de moto, on m’a dit que je ne pourrais plus jamais marcher. Le nerf était rompu. Le professeur m’a expliqué qu’un nerf se présente comme un fil électrique, avec une gaine qui renferme des milliers de fils à l’intérieur. Les miens étaient coupés. Heureusement, comme la queue d’un lézard, ces fils ont la faculté de se régénérer. Pendant deux semaines, sur mon lit d’hôpital, j’ai visualisé en imagination ces fils qui repoussaient, en essayant sans arrêt de faire bouger mon gros orteil. Même s’il ne répondait pas, je le voyais bouger dans mon esprit. Quinze jours après, il bougeait vraiment. Un mois plus tard, j’arrivais à bouger le pied. Je me suis guéri tout seul, sans médicaments, sans rien.
Il n’y a que toi qui peux te guérir, à condition de le décider, toi seul, avec ce que tu as vécu et ce que tu veux vivre.
À mon âge, il n’y a pas de mal à aller voir de temps en temps l’intérieur de la machine, histoire de prévenir avant d’être obligé de guérir. Aujourd’hui on a tous les outils pour explorer, on peut même nous sortir des images en trois dimensions de nos organes. Le corps humain est d’une complexité et d’une logique remarquable, il est surtout d’une beauté que je trouve fascinante.
En vieillissant il faut aussi s’obliger à bouger. Aller contre soi, contre ses propres peurs. À cause des douleurs dues à mes accidents de moto, j’hésite souvent quand je dois faire un mouvement un peu sportif. Je me sens infirme, raide, mais j’y vais quand même, je me pousse au cul. Je préfère me faire mal plutôt que me résigner à l’immobilité. Et même si à l’arrivée je m’écroule comme un gros tas, au moins j’ai fait l’effort, j’ai gardé le bon état d’esprit. Parce que si tes peurs l’emportent, tes pas finissent par se réduire de plus en plus, tu te fragilises et tu finis par ne plus pouvoir bouger du tout.
Mais tout ça encore une fois demande une volonté de vivre.
Que l’ennui peut anéantir.
Quand l’ennui me prend, moi, je bois énormément ou je mange énormément. Même si un plat n’est pas bon, je le bouffe quand même, pour savoir pourquoi c’est de la merde ou pour voir si par hasard il n’y a pas une bouchée de bonne dans le fond. Mais dans ces situations-là, quand c’est l’ennui qui te mène, quand tu es dans tes failles, un plat n’est jamais bon, tu bouffes pour te remplir, tu bois, tu ne sais même pas pourquoi, tu ne sais même pas combien. Pareil pour la drogue, j’en ai pris beaucoup avant, parce que j’avais la santé. Mais quand je suis dans cet ennui, dans ce mal-être, ni la drogue, ni l’alcool, ni la bouffe ne m’ont jamais rien apporté de bon.
Il faut être très con finalement pour vouloir rester en permanence dans ses propres failles.
Ou très narcissique.
La vie est vraiment ailleurs.
Quand je vois des sportifs, par exemple, quand je vois quelqu’un gagner, là, c’est mieux que toutes les drogues qui peuvent exister. Parce que d’un seul coup tu imagines tous les entraînements, tous les rêves qui sont dans sa tête, toute son énergie et sa volonté de se dépasser.
Là, tu reviens dans la vie.
Avec la performance sportive, avec l’art, avec les livres, là, oui, tu t’approches à nouveau des joies sublimes.
Même au plus noir, je n’ai jamais eu la tentation du suicide.
Je suis pourtant très curieux du suicide, mais sur un plan pratique. Je demande toujours comment les gens se sont suicidés. Il s’est pendu? Il s’est immolé? Il s’est défenestré?
C’est très étrange la façon dont on se suicide. Mario Monicelli, par exemple, avec qui j’ai tourné Rosy la Bourrasque, s’est jeté dans la cage d’escalier du cinquième étage. Il avait quatre-vingt-quinze ans, il n’était pas déprimé mais il ne voulait plus vivre. C’était un choix délibéré, en toute conscience. Il était encore vif et alerte, mais il n’en pouvait plus. Il avait dit à son médecin: «Je vois trop les choses, ça va, c’est bon, pour moi, c’est fini.» Et il s’est balancé. Sciemment.
C’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre, que j’ai même de la peine à imaginer.
L’énergie qu’il faut pour passer à l’acte.
Je ne comprends pas.
Ou bien il n’était pas vraiment conscient, ou bien il était déjà mort d’une certaine façon avant même de sauter dans le vide.
J’ai beau essayer de me figurer le temps de la chute, comme un vertige, mais un vertige mille fois accéléré, l’impact… C’est comme les gens qui s’immolent par le feu, qui s’arrosent d’essence et qui approchent la flamme… comment peut-on annuler dans sa pensée non pas le vide d’après, puisqu’on le souhaite, on part même avec, mais la violence du passage à l’acte?
Je crois vraiment que le suicide est une maladie, une déformation de l’esprit. L’homme en naissant n’a pas cette violence en lui. On n’entend jamais un jeune enfant parler de suicide. Ou alors il répète ce qu’il a entendu, mais ce n’est pas une idée d’enfant.
Un enfant ne peut pas imaginer seul ce qu’est un suicide.
Le suicide, c’est un mot d’adulte, une idée d’adulte.
Non, vraiment, je ne trouve rien en moi d’ouverture sur n’importe laquelle de ces morts volontaires.
Et encore, je dis ça… on ne sait jamais rien de nous à l’avance, une fois plus.
Avec la nature humaine, tout est possible.
Même les pires monstruosités.
Elles aussi font partie de la vie.
Jamais aucun gamin, je pense, n’a pu réellement penser un jour qu’il deviendrait un nazi. Et malgré ça, on peut se laisser enfermer dans des peurs, se faire manipuler par un pouvoir quelconque et devenir le pire des tortionnaires.
Il y a quelque chose de terrible et de fascinant dans cette nature humaine.
C’est pour cette raison que je ne peux pas juger.
Je suis incapable de juger quelqu’un.