Il y a tellement de choses qui peuvent se mettre sur notre route.
En revanche, la mort, ça, oui.
Là, c’est sans questions.
Quand je suis fatigué, je me dis je vais m’endormir, peut-être que demain je ne me réveillerai pas. Ça, je m’en fous. Totalement.
On en fait toujours trop avec la mort. C’est comme au cinéma, où les acteurs ont toujours tendance à trop la jouer au lieu de se laisser aller.
Il faut savoir mourir, c’est essentiel.
Et c’est d’autant plus facile que la mort n’a rien d’encombrant pour soi, c’est les autres qui morflent, ceux qui restent.
Et encore… nos morts, on les porte toujours en nous. Guillaume, Marguerite, Maurice, François, Barbara, Jean, ils sont toujours présents en moi, tout le temps. Jean peut arriver quand je bois un verre de vin, Marguerite quand je regarde une maison, Guillaume quand j’écoute certaines musiques.
Ils sont là, tout le temps.
C’était des êtres tellement vivants qu’ils tiennent, qu’ils ne s’effacent pas.
Ils tiennent aussi parce que je me rends compte à quel point ce que j’ai vécu avec eux était éternel.
Ma mort, je la vois comme une belle paix.
Et d’une certaine façon comme un soulagement aussi pour ceux qui sont autour de moi.
Je ne les ferai plus chier, ils vont pouvoir m’aimer tranquillement, enfin.
INNOCENT
Moi, c’est le présent.
Le passé ne m’attache pas.
L’avenir ne m’intéresse pas.
Je me fous de ce qui va m’arriver demain.
Quand tu grandis comme moi dans une situation de survie, le présent, c’est la seule chose qui compte.
Pas comment tu vas t’en sortir dans six mois, mais comment tu vas t’en sortir dans les minutes, dans les secondes même qui viennent.
Tu n’as pas le choix que d’être au présent, et même quelques secondes avant le présent, tu dois l’anticiper.
C’est ce que cette situation de survie m’a apporté de plus beau, le présent.
Toujours, j’en reviens à la phrase de Peter Handke: «Je ne sais rien de moi à l’avance, mes aventures m’arrivent quand je les raconte.» Je pourrais dire, moi, que mes aventures m’arrivent au moment où je les rencontre.
La nécessité de survivre m’a appris à être attentif à tout, à être disponible à tout.
Et être disponible, ce n’est pas être vide, au contraire.
Être disponible, c’est être plein, plein de désirs.
Je n’ai pas été élevé. Je n’ai pas reçu d’éducation. L’école, Charlemagne, Jules Ferry, tout ça, j’y ai échappé. Ce que j’ai appris, je l’ai appris tout seul. La seule administration française qui m’a un peu enseigné des choses, c’est pas l’Éducation nationale, c’est la gendarmerie. Autant les profs et les curés ne voulaient pas de moi, autant ça s’est toujours bien passé avec les gendarmes. Ce sont eux qui, quand ils me ramassaient, m’ont donné quelques bases d’éducation civique. Et je leur en ai toujours été reconnaissant.
Mais c’est la vie et rien d’autre que la vie qui m’a appris la vie.
C’est la vie qui a fait en sorte que je me dirige par pur instinct vers les choses que je sentais bien, avec lesquelles je me sentais bien.
Quand tu es gamin, que tu te retrouves seul au milieu de la nuit sur une route déserte, tout est ouvert. Si tu te fermes à quoi que ce soit, s’il y a une chose que tu ne veux même pas envisager, tu peux être sûr qu’un kilomètre plus loin ce à quoi tu te fermais va te tomber sur la gueule.
Être disponible, c’est aller avec les choses, jamais contre.
Je sors de la vase, j’ai grandi dans une société qui nous laissait au-dehors, je suis la mauvaise herbe qui a résisté, mais si j’avais été contre, contre cette société, jamais je n’aurais survécu.
De toute façon, comment j’aurais pu être contre?
On ne peut pas être contre quand on ne sait rien.
Je n’ai jamais vu les différences sociales. Elles ne m’ont pas touché. Chez moi, on ne se sentait pas pauvre parce qu’on avait aucune idée de ce que pouvait être la richesse.
Le Dédé vendait L’Humanité, qu’il faisait semblant de lire parce qu’il ne savait pas lire. Quelquefois, quand il n’y avait pas de photos sur les pages, je lui tendais même le journal à l’envers, il le «lisait» comme ça, il ne s’apercevait de rien. Il vendait L’Humanité parce que c’était un truc de copains, de camarades comme on disait à l’époque, mais le communisme, les revendications, la politique, rien de tout ça ne l’a jamais intéressé et moi non plus.
Ce qui m’intéressait, moi, c’était la vie, le mystère de la vie, le rythme de la nature.
Là, je m’y retrouvais.
Vraiment.
Je trouvais qu’il n’y avait pas plus ordonné que le cycle de la nature et ses saisons. Ça, au moins, c’était concret, ça existait et ça m’intriguait.
Elle était là, ma vie.
Pendant longtemps, j’ai regretté de ne pas avoir été incarcéré dans une école, j’en ai même été complexé, puis j’ai compris que grâce à cela j’avais été riche bien avant l’heure parce que je n’ai jamais eu aucune de ces inhibitions que l’éducation peut te donner.
Je n’ai jamais été formaté.
Finalement, si je n’ai rien appris, j’ai tout vécu.
J’ai tout vécu parce que j’avais cette disponibilité, cette curiosité monstre de la vie et des gens.
J’ai toujours été un amoureux des gens qui passent. De la vie et de ceux qui l’habitent. Des habitants de la vie.
Les gens, je ne les ai jamais jugés. Sauf ceux qui me montraient eux-mêmes leurs limites. Mais quelles que soient leur religion, leur nationalité, leur culture, mon cœur se réchauffe dès que je vois des gens avec qui j’ai envie de partager.
Ça aussi, c’est un cadeau de la survie. Tu n’as pas le choix, tu es obligé d’être curieux de l’autre, de ce qu’il est, de ce qu’il peut te faire ou ne pas te faire. Il faut faire attention à tout. Même aux choses qui peuvent t’échapper. Surtout aux choses qui peuvent t’échapper.
Comme je n’ai pas été désiré par mes parents, comme on m’a toujours bien fait comprendre que j’étais un accident dans le ventre de ma mère, que j’avais survécu aux aiguilles à tricoter, j’ai toujours été formidablement heureux d’être là et j’ai toujours vécu comme quelqu’un qui voulait être un cadeau pour les autres.
J’ai toujours illuminé le sapin.
Même si je n’ai jamais bien su d’où venait le courant.
Quand je suis arrivé, le Dédé et la Lilette avaient des problèmes de famille. Leurs parents leur avaient volé leur histoire d’amour. Le père de ma mère couchait avec la mère de mon père. Ils l’ont appris par la mère de la Lilette, qui ne l’a pas supporté. Le Dédé n’a rien voulu entendre de tout ça. Mais la Lilette, elle, elle a voulu partir, tout quitter. Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée enceinte de moi.
La pire des situations pour un enfant, c’est qu’on lui mente. Que les adultes lui fassent porter un secret. Moi, je n’ai jamais eu à subir ça. Tout a toujours été très clair, même si c’était difficile. On a voulu se débarrasser de moi par tous les moyens, je l’ai toujours su.
Puis quand je suis né, on m’a dit que finalement on était content que je sois là, on était content de ne pas m’avoir tué.
Je suis un peu comme le chat qu’on a voulu noyer, qui est sorti du sac et qui s’est retrouvé seul sur la berge. J’aurais pu devenir un chat sauvage, mais j’ai profité de cette liberté infinie pour ouvrir grands mes yeux et observer ce qu’il y avait autour de moi.