Savoir regarder, voir les choses, c’est vraiment l’ABC de la vie.
Mes parents m’ont laissé m’échapper et me faire mon idée du monde.
Mes oui et mes non je me les suis faits tout seul, je n’ai jamais eu d’interdits.
Si j’avais eu le poids du père, de la mère, j’aurais certainement eu des problèmes.
À partir du moment où on grandit dans une famille, il y a tellement de merdes à affronter, l’hystérie de la mère, les lâchetés du père, etc.
Moi, j’ai toujours été libre de tout ça, libre de me faire ma propre éducation.
Je n’ai toujours fait que suivre la vie, d’aller avec une certaine santé là où elle me menait.
J’ai toujours été curieux de tout, curieux même de l’air que je respire, qui me transporte, de tout ce qui est autour de moi.
Je suis toujours à l’affût, sans cesse confronté à des urgences.
Urgence de vivre, de connaître, de faire. Je traverse le présent et le présent me traverse.
C’est là que je retrouve saint Augustin: «Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais. Mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus.»
Pour moi le présent a toujours été l’éternité, la seule éternité.
On me demande souvent comment je fais pour vivre à ce rythme, être sans cesse en train de partir, toujours ailleurs. Mais ce rythme me convient, c’est le mien. Je suis trois jours sur un tournage, puis je traverse la moitié du monde pour aller voir des vignes, l’autre moitié pour m’occuper d’une maison, je reviens, tout ça me fait du bien, un instant chasse l’autre, ça me change de fatigue.
On dit que je suis acteur, mais je ne suis pas acteur. Je n’ai jamais voulu faire de théâtre, ni de cinéma. C’est seulement la vie qui m’a conduit dans ces eaux-là.
J’aurais aussi très bien pu passer mon existence à voler des voitures, à ouvrir des restaurants ou à faire des affaires.
Même si je n’ai rien, mais alors vraiment rien d’un homme d’affaires. Sinon je serais comme un trader, j’aurais une vie de con.
Je suis simplement curieux de la vie, et parfois cela m’entraîne à partager des enthousiasmes, à faire des choses avec des gens. J’essaye de trouver une sorte de compagnonnage dans tout ce que je fais. Je ne fais pas des affaires, je fais des rencontres.
Et je ne vais pas m’amuser, comme ceux qui font des affaires, à dépecer des entreprises pour faire du pognon, je ne suis pas un rapace.
Le pognon, moi je m’en fous, c’est pas une fin en soi, c’est juste un moyen d’aller au bout d’un enthousiasme.
J’ai quand même mis longtemps à comprendre pourquoi je faisais ce métier.
Puis je me suis rendu compte que c’était par plaisir, par amour des mots, des autres et de la vie.
Et surtout, faire du théâtre ou du cinéma, c’était une bonne planque pour ne pas travailler.
Elle vient de là ma vocation.
Je n’avais pas envie de travailler, j’avais envie de vivre.
Et dans le cinéma on me donnait la possibilité de vivre dans un milieu où je pouvais croiser beaucoup de gens très vivants dont j’avais envie d’être le spectateur. C’est ce que j’ai toujours aimé dans ce milieu, l’abondance qu’on peut y trouver, les excès de vie, l’enthousiasme, une fois encore.
Je n’ai jamais travaillé, j’ai seulement vécu, vécu, vécu.
Le cinéma en lui-même, j’en ai jamais rien eu à foutre.
Ce n’est pas avec ça, ni grâce à ça que j’existe.
Toutes les rencontres humaines qui permettent qu’un film existe, ça oui, ça m’intéresse.
Et moins je travaille, plus je peux vivre l’instant et le partager avec ceux qui m’entourent.
Même si ça donne une merde à l’arrivée, il y a toujours eu une aventure humaine, un désir.
Et si ça donne 1900, La Femme d’à côté, Cyrano ou Sous le soleil de Satan, là, c’est tant mieux, c’est la cerise sur le gâteau.
Mais je n’en tire aucune gloire personnelle. Parce que je ne me sens pas acteur.
Je n’ai même aucune technique d’acteur.
Mon seul talent, c’est d’être absolument dans le temps, de savoir instinctivement habiter le temps présent, l’instant sans jamais lui résister ou vouloir le contrôler.
Le présent, là encore. Surtout rien d’autre. Et surtout pas le travail.
Peut-être est-ce ce talent-là qui transparaît sur scène ou sur un écran.
Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir.
D’abord parce que j’en ai rien à foutre.
Ensuite parce que si on commence à chercher comment on fait, on n’y arrive plus.
Et si on commence à savoir comment on fait, alors autant rentrer chez soi.
Comme pour tout, quand on essaye de contrôler quoi que ce soit, c’est foutu.
La seule vraie magie, c’est toujours ce qui nous échappe.
En général, je n’aime pas beaucoup les acteurs quand ils ne sont qu’acteurs. Ils veulent trop être acteurs, alors qu’il ne faut pas qu’ils le soient. Ce qui fait que souvent ils poussent énormément pour une toute petite crotte. Ou alors je les aime mais vraiment malades, tarés. Ceux-là, il faut les caresser puis leur donner une claque de temps en temps sur le milieu du crâne.
J’aime tout autant me retrouver sur une scène avec des musiciens qui interprètent un opéra que sur un plateau de cinéma.
Ce que j’aime en fait, c’est tout ce qui est nouveau. Tout ce qui arrive, tout ce qui se présente.
C’est pour ça que je n’ai aucune nostalgie. Et que je ne m’attache pas au passé, à la mémoire, aux choses que j’ai vécues, qui me sont arrivées, aux anecdotes.
Je préfère rester sur la vie que sur les souvenirs de la vie. Être toujours nouveau.
J’ai passé des moments formidables avec des gens, des moments difficiles aussi, mais rien de tout ça n’est important pour moi. C’est la vie qui est passée, c’est tout. C’est terminé.
Les moments, je les vis au présent.
C’était peut-être beau, peut-être terrible mais si on commence à disséquer ces moments-là, à vouloir y revenir, à les expliquer, on les tue.
C’est comme des papillons, ils passent devant la lumière, ils sont magnifiques ou effrayants, mais s’ils s’arrêtent trop longtemps sur cette lumière, ils meurent.
Je suis simplement quelqu’un qui passe, quelqu’un qui est sur une route, la vie, je vais à travers ces villages que sont les gens, les auteurs, les cultures, les civilisations, puis je raconte les histoires que j’entends.
C’est mon chemin.
J’ai essayé d’en emprunter d’autres, des chemins de traverse, j’ai pu y avancer un peu parce que j’avais une certaine force en moi, mais tous étaient sans issue.
Non, il n’y a qu’un chemin pour moi, celui de la vie au moment présent, les autres ne m’ont jamais mené à rien.
J’ai appris en marchant, en écoutant et en regardant. En répétant ce que je voyais, ce que j’entendais de beau.
Que ce soit avec le vin, les films, la cuisine, finalement tout revient à une seule et même chose: avoir envie de connaître, de donner et de partager.
Quand je fais la cuisine aux autres, je pense à eux, je me dis, tiens j’ai envie de leur faire ça ou ça. J’ai un sens moyenâgeux de la maison d’hôte. J’aime recevoir. C’est vraiment une envie de faire partager un produit, de passer un moment ensemble, au présent. Et c’est vrai que quand tu donnes à manger à quelqu’un, quand tu le mets en appétit, il est beaucoup plus détendu, il contrôle moins et c’est là que des choses arrivent.
Le vin, c’est la même chose, c’est l’appétit de vivre, c’est la rencontre.