Quand tu nourris bien les gens, c’est même plus la peine de causer à table, de s’expliquer la vie. Tu manges, tu es peinard, tu pousses ça avec un petit anjou, c’est le bonheur.
Mais tout ça ne peut exister que s’il y a une humilité véritable devant ce que la terre nous apporte.
Quand tu as éprouvé cette attente respectueuse à l’égard de la terre et de ce qu’elle produit, tu ne peux être que juste, honnête et généreux dans ta cuisine. Quand je fais du veau, je sais comment il est, je l’ai choisi, il y a eu une curiosité, presque un bouche à oreille entre l’animal et moi. Pareil pour un porc, il faut le tuer comme tu l’aimes et comme tu vas le manger. Comme tu vas aimer le partager. Un porc, moi, je le caresse, je lui parle deux heures avant de le tuer, ensuite je l’assomme, je le saigne, il n’y a aucun cri.
Il y aurait beaucoup à dire sur Bruxelles et leurs putains de normes. Tous ces hommes de pouvoir, une fois de plus, qui ont la prétention d’apprendre leur métier aux agriculteurs. Il faut voir le résultat. On ne peut plus tuer chez soi, il faut passer par l’abattoir où, à cause de leurs règlements, les animaux sont stressés à mort, c’est honteux.
Le confort du sacrifié, ils ne connaissent pas, ils ne respectent rien.
Ça, c’est vraiment la mort.
Alors que la nourriture, la cuisine, c’est la vie.
Et c’est d’autant plus terrible que les gens finissent tous par ressembler à ce qu’ils mangent.
Pour moi, un marché, c’est comme un pays, je vais voir les variétés, je regarde, je fouille, je renifle. Et c’est la même chose chez les éleveurs, avec les bêtes. On apprend véritablement la cuisine qu’en marchant beaucoup dans la merde.
Où que je sois, je m’arrange toujours pour bien manger. Si ce qu’on me présente ne me va pas, je me démerde, je vais dans les cuisines, j’ouvre les frigos, je regarde ce qu’il y a et je mitonne pour moi et pour les autres.
Je laisse mijoter.
Parce que la bonne cuisine finalement, c’est toujours le mijotage, la cuisine du coin du feu, le moment où tous les sucs des viandes et des légumes se mélangent.
Tout ça finalement, ça va avec une grande simplicité.
Il n’y a pas de message, pas de posture.
Juste une humilité.
Cette humilité si nécessaire.
Bien sûr, il m’est arrivé et même plus souvent qu’à mon tour de prendre des grosses têtes.
J’ai parfois été flatté par ce que j’entendais de moi, j’ai même parfois cru ce qu’on disait de moi, je me suis dit: «Tiens, peut-être que c’est vrai, peut-être que je suis génial…» J’ai certainement eu ces délires-là mais ils n’ont jamais duré très longtemps parce que très vite je me cassais la gueule.
Et quand je me cassais la gueule, jamais je ne rêvais de retrouver ces prétendues hauteurs.
Au contraire, ça m’a toujours rendu encore plus humble.
J’ai très vite su qu’on ne pouvait pas passer son temps à becqueter les fruits, que l’essentiel, c’était de retrouver ses racines, son arbre, son coin à champignons.
Il faut toujours laisser faire la nature, une fois encore, aller à son rythme.
Mais c’est vrai que souvent j’ai été impatient et que l’impatience m’a souvent rendu très con.
J’ai fait des erreurs.
J’étais un peu sauvage et malheureusement cet esprit sauvage me laissait parfois très seul.
J’ai cru que je pouvais imposer ma liberté aux autres, j’ai mis du temps à reconnaître que ma liberté n’avait pas droit sur tout.
Je m’en suis excusé.
Le respect de la liberté de l’autre, c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau. Et de plus difficile.
Dans le mariage, par exemple, c’est inévitable, il y en a toujours un des deux qui veut changer l’autre.
Et là, c’est le début des emmerdes.
L’amour, ça dure, quoi, une dizaine d’années. Et puis chacun évolue. Toutes les décennies, il y a des changements qui s’opèrent. J’ai fait des choses à quarante ans que je ne pouvais même pas imaginer faire quand j’avais vingt ans. Ça ne veut pas dire qu’elles étaient meilleures ou pires, elles étaient différentes, c’est tout.
Un couple, c’est un peu comme un arbre. Au début il y a des bourgeons puis au fil du temps, il y a des branches mortes, il faut faire des nettoyages, et même là, il y a d’autres branches qui sont déjà parties ailleurs, c’est la nature humaine.
On a beau s’aimer, comment résister à la vie qui passe?
On s’éloigne, on vit autre chose, mais on peut aussi se séparer avec des douleurs et se retrouver avec de l’expérience, les pleurs laissent alors la place aux sourires, à de jolies étreintes.
Il faut juste laisser les ramifications se faire.
Mais quoi qu’il arrive, ce n’est certainement pas toi qui vas changer l’autre ou l’autre qui va te changer. C’est juste le temps qui fait son affaire.
C’est le seul sécateur qui peut nettoyer la bouchure, le temps.
Le plus terrible, c’est quand on devient dépendant de l’autre. Dans La Femme d’à côté, Truffaut a très bien montré ça, une femme et un homme dépendants l’un de l’autre et qui sont tous les deux dépendants de l’amour. Leur attraction devient alors une sorte de maladie. Une maladie mortelle. Comme celle de Stefan Zweig et de sa femme, qui ont décidé de mourir ensemble avant que les choses ne changent.
Là, c’est le mariage définitif.
Je n’ai jamais été un obsédé sentimental. Et je crois plus à la vie qui passe qu’au mariage.
Le reste, le bas, le sexe, c’est autre chose.
Mais là non plus, je n’ai jamais été dépendant de ça. J’ai été épargné, ça ne m’a jamais vraiment préoccupé.
Je n’ai jamais été un séducteur.
Même jeune, ça ne m’intéressait pas de cartonner. J’étais extrêmement timide, je ne m’aimais pas assez. Je me branlais beaucoup, énormément même, mais je n’ai pas eu de véritable conquête. Enfin si, une, une fille un peu plus vieille que moi, j’avais quinze ans, elle, vingt et un.
La confiance en moi est venue beaucoup plus tard avec la confiance des femmes.
Mais je n’ai jamais eu une sexualité débridée.
Je ne dis pas que le cul ne m’intéresse pas, mais je suis quand même plus passionné par la vie, même si j’adore parler cul, parce que la parole sexuelle, ça peut aussi être de la poésie. Mais la fierté d’un chasseur mâle qui plante une jeune femelle, ça n’a jamais été le plus important.
Je peux très bien vivre pendant un an à côté d’une femme sans la toucher.
Je ne suis pas un affolé de la chose.
Pour moi, l’important, c’est le comportement et l’âme des gens. Comment ils se déplacent, comment ils voient la vie, comment ils parlent des choses.
Davantage que le corps, pour moi les femmes, c’est l’esprit.
Sans l’esprit d’une femme, sans l’écoute d’une femme, j’aurais de moins beaux mots.
Ce sont les femmes qui nous donnent de la douceur, qui arrondissent nos angles, qui aident à l’amour et qui donnent la vie.
Quelqu’un qui donne la vie, c’est forcément quelqu’un d’intéressant. Tu peux que t’arrêter, respirer et accompagner.
Quand je suis arrivé à Paris, j’ai rencontré Élisabeth, au cours Cochet. J’ai été très surpris qu’elle s’intéresse à moi, elle qui venait d’une famille très bourgeoise. Sortant de Châteauroux, quasi analphabète, ça m’a donné des ailes. J’avais vingt ans, elle en avait sept de plus, je me suis installé dans une espèce de confort, j’ai créé une famille comme je n’en avais jamais eu, j’ai été père à vingt et un ans pour la première fois.