En même temps, je me suis mis à marcher très fort au théâtre, au cinéma, je voyais bien que je suscitais le désir, même celui des mecs. Quand j’ai joué un prostitué dans Les Garçons de la bande de Mart Crowley mis en scène par Jean-Laurent Cochet au théâtre Édouard VII, tous les homos de Paris me couraient au cul, ils me jetaient des bonbons!
Après il y a eu quelques aventures, des injustices, des trahisons, tout ce que connaissent tous les couples.
Ça finit souvent mal.
Parce que le mariage fout tout en l’air.
C’est tellement ridicule, le mariage.
Qui est-ce qui peut encore croire aux vertus du mariage?
Est-ce qu’on peut se marier à vingt ans, comme ça a été mon cas, et jurer de sa fidélité à soixante ans? Ceux qui répondent oui, je trouve ça con, pas honnête. Trop poli pour être honnête!
Et c’est pas nouveau. Tout ça a été dit depuis longtemps. Déjà Molière, dans Les Femmes savantes :
ARMANDE:
HENRIETTE:
ARMANDE:
Je crois vraiment qu’un homme et une femme ne sont pas faits pour vivre ensemble toute la vie.
On peut se retrouver, finir amis magnifiques, mais partager à vie le quotidien et la couche d’une femme, ça me semble une hypocrisie, un mensonge même.
Après Élisabeth, j’ai rencontré Karine, nous avons eu Roxane, on m’a soupçonné de m’être fait faire un enfant dans le dos, c’était tout le contraire.
Tous mes enfants, je les ai voulus et je les ai assumés.
Après il y a eu Carole, c’était très très bien, on a failli avoir un enfant, on ne l’a pas eu.
Puis Hélène, avec qui je suis resté très longtemps au Cambodge, avec qui nous avons eu Jean.
Aujourd’hui, il y a Clémentine.
Il y a bien sûr eu des drames, des crises dans tout cela mais je suis passé à travers assez innocemment.
Sans jamais vouloir nuire à qui que ce soit.
Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment rompu avec toutes ces femmes.
C’est un peu comme dans les films de Maurice Pialat, ou comme Maurice lui-même, qui a toujours vu Micheline et Arlette. Lui non plus ne savait pas rompre.
Il y a des gens qui n’ont pas peur de dire: «Bon, ça va maintenant, je crois que c’est fini, il faut qu’on se sépare.»
Je ne sais pas le dire, je n’ai jamais su.
Alors il y a un moment où je pars, je laisse tout et je ne reviens pas.
Je souffre, bien sûr, c’est normal, et les histoires se répètent.
À chaque fois les femmes pensent qu’elles peuvent me changer.
Maintenant que je suis vieux, je connais la musique, chaque fois qu’elles essaient, hop, je disparais.
Personne ne change jamais personne.
De ce point de vue, je préfère aux amours les amitiés féminines, qui sont beaucoup plus intransigeantes et fortes.
Aujourd’hui, j’ai une amitié superbe avec Fanny Ardant, comme j’en ai eu jadis avec Françoise Sagan ou Barbara.
J’ai eu des amitiés plus belles que n’importe quel amour.
Plus enrichissantes aussi parce que plus respectueuses de la liberté de chacun.
Le respect de l’autre et de sa liberté, on y revient toujours.
Avec une femme, avec un enfant… c’est pareil. Ce qui importe c’est de ne pas dérober la liberté de l’autre, de le laisser intact. Ou d’essayer au moins.
Je ne sais pas si je suis un bon père.
Ce que je sais c’est que mes enfants, je les ai tous voulus, reconnus, aimés.
Les hommes ne naissent pas pères.
Souvent, ils ne font que répéter les modèles qu’ils ont eus, ils imitent leurs pères. Je n’ai pas vraiment eu de modèle de ce point de vue-là, alors je suis devenu mon propre modèle.
C’est-à-dire que je ne suis pas forcément là au quotidien pour l’éducation, je vais, je viens, je ne me force à rien, mais au moins mes enfants le savent, je leur dis.
Ils ont un père libre et vivant qui les respecte, qui respecte leur liberté et leur existence.
Et de toute façon, quoi que l’on fasse, on est toujours jugé un jour par ses enfants. Plus ou moins bien. Moi-même avec le Dédé, il y a eu un moment ou j’ai été un peu violent avec lui. Et puis avec le temps je me suis aperçu que c’était un homme qui était comme il était. C’était à moi de ne pas l’idéaliser, il fallait l’accepter, avec ses forces et ses faiblesses, c’est tout. Et aujourd’hui, je le remercie pour ce qu’il a fait, car il m’a laissé ce qui était le plus précieux, la liberté.
Moi aussi, j’ai fait ce que j’ai pu avec mes enfants. Même si on ne fait jamais vraiment ce qu’on croit qu’on fait.
Et puis pour les enfants d’acteurs, c’est jamais facile.
Guillaume, il y a un moment où il n’en pouvait plus d’entendre parler que de moi. Non seulement d’en entendre parler, mais d’ingurgiter toutes les choses fausses qu’on a pu balancer sur moi. Ça a été terrible pour lui.
Est-ce que je les aidés, mes enfants? Je ne sais pas. En tout cas, je les ai aimés.
Peut-être que je les ai mal aimés, mais je les ai aimés.
Passé un certain âge, de toute façon, les enfants n’ont plus besoin de leurs parents. Les parents sont là uniquement pour leur donner de l’amour et uniquement quand ils leur en demandent.
Pendant longtemps, ma vie, ça a été les autres. J’avais moins de mal à me montrer qu’à me voir.
Il n’y a jamais eu de miroir chez moi.
Je ne pouvais pas rester seul dans ma chambre, à écouter mes propres bruits. C’était une présence à moi-même absolument terrible, une angoisse, une véritable ecchymose.
Il fallait que je sorte, que j’aille regarder la vie des autres, que j’aille vivre ailleurs qu’en moi, je sortais jusqu’à l’épuisement, jusqu’à tomber, tranquille, enfin.
Comme je tombais dans les chemins quand j’étais gamin, quand je marchais, je marchais jusqu’à épuisement, sans autre but que cet épuisement.
Maintenant je sais enfin vivre ma solitude.
Je ne me sens plus jamais seul, je peux rester des journées entières avec mes livres, je suis très bien. Je lis doucement, comme un paysan.
Je ne fuis plus ce que je suis, je fais avec ma réalité.