J’ouvre mon esprit et là, je m’allège considérablement. Je reste dans le silence.
Il y a tout dans le silence. Comme il y a tout dans le présent.
Et la paix qu’apporte la solitude, c’est comme un plat gigantesque dont on n’est jamais repu.
J’apprends peu à peu à me connaître, il m’arrive d’avoir des inhibitions, des pudeurs ou des impudeurs que je ne me soupçonnais pas.
Cette solitude, il a fallu que je l’apprivoise, ça n’a pas été facile.
Mais bon, cette difficulté à être seul, c’est une infirmité qui fait partie de ma maladie, et ma maladie, c’est rien d’autre que la vie, l’amour de la vie.
Après, les gens font ce qu’ils veulent de cette maladie, ils peuvent même en faire un spectacle s’ils en ont envie. Pauvres esprits sans flambeaux…
Le spectacle du mec qui se bourre la gueule, s’ils veulent.
Il m’arrive bien sûr de me bourrer la gueule, mais ça passe, comme la vie, comme les états d’âme.
Je ne vais certainement pas passer mon temps à être dépendant de l’alcool. Moi, je suis dépendant de la vie, et la vie, c’est quelque chose de vaste, d’immense, dont ces gens-là souvent n’ont même pas idée.
Être dépendant de l’alcool seulement, c’est d’une tristesse totale! Il y a la drogue, il y a le cul, il y a le saucisson à l’ail, il y a le jarret de porc, il y a saint Augustin!
Les gens et la vie m’enivrent bien davantage que l’alcool.
Pour les comédiens, l’alcool, ça commence souvent par un whisky à cinq heures de l’après-midi pour se donner le courage de jouer le soir. Ça calme et en même temps ça rallume la chaudière.
Mais souvent, ça conduit au mensonge.
Les alcooliques finissent par boire en cachette, ils ont honte, ils nient leur besoin.
Je ne suis pas un alcoolique: quand je bois un coup, je ne me cache jamais. Et c’est toujours plus par excès de vie, avec ce qu’elle peut avoir de merveilleux ou de tragique, que par besoin.
De plus en plus aujourd’hui, je reste de longues périodes sans picoler.
Trop boire, ça tue peu à peu le plaisir de l’excès, ça finit par isoler, par renfermer sur soi, sur ses failles et ses douleurs narcissiques. Ça fatigue. Ça fatigue de soi pour commencer.
Et puis à mon âge, les lendemains… je distille moins bien qu’avant!
Bien sûr, j’ai vécu des choses dont je ne suis pas fier, j’ai vécu des choses bien pires que ce qu’on a dit, que ce qu’on a montré, je me suis retrouvé dans des situations où ma réaction n’était pas aimable, ni pour l’autre, ni pour moi. Personne n’est à l’abri de ça. Mais comme je ne suis pas maso, ces situations, je ne les cherche pas, je cherche plutôt à les éviter.
Même si je revendique complètement ma connerie et mes dérapages.
Parce qu’il y a là quelque chose de vrai.
Et si on ne dérape jamais, c’est souvent qu’on est un peu con.
C’est pour ça que les choses qu’on dit sur moi…
Je n’ai pas attendu les médias pour savoir qui de moi je déteste.
Parce que c’est ça, la plupart du temps, on met en exergue ce que je déteste de moi.
Et en même temps, maintenant, aujourd’hui, je ne le déteste plus parce que je sais que je suis comme ça.
À chaque fois, dans ce que j’ai lu sur moi, j’avais l’impression d’avoir voulu choquer, d’avoir voulu provoquer, que tout était calculé.
Mais rien n’est jamais calculé chez moi, rien n’est jamais prémédité.
Je ne maîtrise rien, je ne fais que suivre, et parfois supporter mon amour de la vie et des autres.
Un amour qui, comme disait François Truffaut, est à la fois une joie et une souffrance.
En vingt ans, j’ai dû perdre une tonne, payer près de cent cinquante millions d’impôts, j’ai eu des drames, j’ai quitté des maisons, j’ai des garde-meubles partout, je ne sais même plus ce qu’il y a dedans, mais rien de tout ça ne me retient, rien de tout ça même ne m’intéresse.
Tout est au présent, chez moi.
Et je sais que je n’ai pas d’autres choix que de continuer. Continuer à vivre le présent dans toute sa force, sans m’attacher au passé, sans me préoccuper de l’avenir.
Je vais même devoir aller encore plus fort, encore plus loin que ça, traverser des moments foudroyants, des moments qui font mal, des moments comme peuvent en traverser les monstres ou les saints.
Ce sera ça, ma survie.
On va peut-être mettre en avant mes contradictions, mais qui n’en a pas?
Si, ceux qui ne vivent pas n’ont pas de contradictions.
Parce que plus tu vis, plus tu es amené à rencontrer et à manifester des contradictions.
Je ne suis peut-être pas un mec normal, mais qu’est-ce que c’est qu’un mec normal? Ce qu’on appelle un mec normal, c’est souvent un mec qui se fait chier, un mec qui vit un peu à côté de sa vie, que son quotidien étouffe gentiment.
Alors mettons ça, je ne suis pas un mec normal.
Je suis un mec en éveil, sans arrêt, un mec aux aguets, presque malgré moi.
Et parfois ça finit par être épuisant.
Parce qu’avoir de la curiosité pour tout ce qui bouge, ça peut aussi être une tragédie.
Quand tu vis intensément le présent, tu es forcément quelqu’un de tragique.
Tout ce dont j’ai parlé plus haut, toute cette destruction à laquelle on assiste chaque jour, cette politique, ces médias, l’état dans lequel tout cela nous met… ce sont des choses qui au quotidien me laissent vraiment sans mots.
Ça me laisse sans rien.
Ça m’empêche même d’être heureux, parce que quand tu penses à tout ça, tu ne peux pas vivre normalement.
Ou alors, si tu veux vivre normalement, il faut t’exclure du monde.
Mais si tu ne veux pas t’exclure, si ta vie c’est ce monde, alors là, affronter toute cette monstruosité, ça devient terrible.
Quand tu es trop sensible, tu peux même ne pas y survivre.
Et cette sensibilité elle est parfois tout aussi insupportable vis-à-vis des autres, de ceux que je rencontre.
Moi, je regarde les gens, je ne peux pas faire autrement.
Je les regarde vraiment.
J’ai toujours été attentif au comportement, à la respiration même de quelqu’un avant qu’il ne parle, la direction de son regard avant qu’il ne réponde. Avant même de lui poser une question, je sais comment il est, je ressens sa façon d’être. Le corps a son expression. Et c’est vrai, je ressens le malaise, la douleur, la douleur qu’on essaie de masquer, d’occulter. Je reconnais le mal au malaise.
Et ça, je dirais presque que c’est mon traumatisme.
C’est traumatisant d’être sans cesse en éveil.
L’amour de l’autre, c’est traumatisant.
Parce que tu ne peux pas voir, ressentir toutes ces choses, si tu n’aimes pas l’autre.
Et cet autre, non seulement il faut l’aimer avec le couteau qu’il a dans la main pour te tuer, mais plus tu l’aimes, plus tu sauras te défendre.
Moi, c’est même plus tellement pour me défendre, je m’en fous maintenant de me défendre, mais cet amour de l’autre, c’est comme une véritable infirmité.
Et quand ça me retombe sur la gueule, c’est vraiment fort.
Mais qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas parce que quelques-uns t’ont parfois fait du mal ou déçu que tu vas commencer à regarder tout le monde d’un air suspicieux.
Il ne faut pas, surtout pas.
Il faut garder confiance en la vie.
Parce que si on laisse le mal qui nous a été fait bouffer notre vie et notre confiance en elle, on finit par ne plus voir partout que le mal.