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Adrien Goetz

Intrigue en Égypte

Une enquête de Pénélope no.5

roman

PROLOGUE

Les pestiférés

Jaffa, 21 ventôse de l’an VII de la République (lundi 11 mars 1799)

Sous le soleil, en pénétrant par la petite porte de bois cloutée à côté du porche, dans ce lazaret dont tout l’état-major parlait avec terreur, le jeune général eut un instant de vertige. Quelle meilleure protection, pour un secret, que la peste ?

Personne n’osera s’approcher. Le talisman sera à l’abri pour des dizaines d’années. Il serait le seul à savoir. Lazaret : mot parfait. Le Christ a fait sortir son ami Lazare de son tombeau, les malades entassés dans ce cloître ne verront s’accomplir aucun miracle. Guidé par son étoile, il ne craignait rien. Il pouvait entrer sans peur. Il ressortira.

Les médecins s’affairaient au milieu des moustiques, des mouches, des puces… Dans la pénombre, on ne voyait pas tout de suite les plaques rouges, les bubons, cette épouvante.

La peste avait là son auberge puante. Elle y prospérait sous le plus beau ciel qui se puisse voir, au bord de la Méditerranée. Au loin, sur la forteresse qui datait des croisés, battait le drapeau tricolore, piètre consolation pour ces soldats de la Révolution qui avaient l’air d’avoir été vaincus. Bateaux coulés, Égypte rebelle, route de Syrie bouchée, aucun moyen de sortir de cette nasse. La France allait les oublier, pauvres soldats du désastre.

La vieille peste du Moyen Âge, que personne n’imaginait de retour, avait trouvé à son goût ce décor. La camarde ne devait à aucun prix prendre le bateau. Sous les ogives dont certaines avaient été remplacées par des arcs outrepassés orientaux, le spectacle était horrible et grandiose.

Bonaparte observait tout. Il demanda qu’on le conduise à la chapelle. Il voulait y rester seul.

Voulait-il prier ? Le dieu des chrétiens ou Allah ? Comment savoir ? Certains murmuraient qu’il venait de se convertir avec l’idée d’entreprendre la conquête de l’Orient, qu’on l’avait circoncis, qu’il voulait aller jusqu’aux Indes et s’y faire roi.

Il resta peu de temps à l’intérieur, il allait vite, comme en tout. Quelle oraison avait-il adressée au Ciel, quel conseil avait-il voulu demander au Tout-Puissant, quel rapport avait-il confié à l’Ange du Seigneur – qui avait pris ce matin-là le masque du messager de l’extermination ?

Le groupe des officiers n’osait rien dire, tous espéraient partir vite. Certains avaient remplacé les pesants uniformes par des tuniques de lin. D’autres s’étaient rasé le crâne et osaient porter le turban. Ils étaient plus nobles que des figures antiques sur un sarcophage. Il faudrait lancer cette mode sur la scène de l’Opéra. Les Parisiens n’en peuvent plus des Grecs et des Romains, ces étoffes jaunes et rouges sont si belles. Ils auraient été surpris s’ils avaient su qu’en cet instant de drame cette pensée légère et délicate était venue à l’esprit de leur jeune chef. Il avait repéré parmi les soldats un homme du génie. Il lui donna l’ordre de recouvrir immédiatement de mortier le mur du fond du petit oratoire, qui n’était pas en bon état. Sur chaque détail, il avait l’œil du maître. Son aide de camp reçut l’ordre de vérifier le soir même que la chapelle avait bien été réparée.

Le grand carré de pierres, construit comme un cloître, sans ouverture vers l’extérieur, fier comme un château fort à côté du port, servait depuis toujours à placer les voyageurs en quarantaine. Cette fois le mal semblait ne pas avoir de limites. Ce lieu sera peut-être transformé dans les siècles à venir, mais il faudra toujours cet enclos sur le quai. La chapelle, si ancienne, traversera évidemment les âges. Qui oserait toucher à ce lieu sacré, qui a vu tant de malheureux – et si peu de guérisons ? La chapelle du lazaret de Jaffa, toutes les religions la respectent et la respecteront. Bonaparte sera pour la postérité celui qui, lors de son bref passage, l’aura consolidée.

Il avait fallu dire à tout le monde « fièvre à bubons », pour ne pas avoir à appeler la maladie par son nom : la peste est dit-on plus dangereuse pour ceux qui la craignent. Personne ne devait avoir peur. Le général avançait seul. Dans des braseros, les vêtements crépitaient. Il fallait purifier l’air, détruire tout ce qui avait été en contact avec les plaies. Impossible d’éliminer les mouches, il y en avait trop. Toutes ces mesures médicales semblaient vaines. La petite garde qui progressait quelques pas derrière Bonaparte projetait sur les murs les ombres de la mort et effrayait ces hommes à demi nus saisis par le délire. Ils croyaient que cette procession qui accélérait était une apparition.

Chaque jour on comptait de nouveaux malades, chaque soir des victimes. Seuls les rats étaient plus nombreux. Pauvres hommes de troupe, on avait fait semblant de leur préparer une sorte de brouet, pas de viande, plus d’alcool. Certains avaient combattu au pont d’Arcole, à Rivoli ou à Montenotte, ils n’avaient rêvé que de gloire. Leurs âmes formeraient une cohorte ici, un bataillon céleste, pour protéger ce que Bonaparte allait laisser dans le lazaret, comme un joyau dans un coffre, le « grand secret ».

Desgenettes, qui lui servait d’officier de santé, mettait un mouchoir sur son visage pour ne pas respirer les vapeurs qu’on disait méphitiques, ce qui dispensait d’avoir à étudier le mécanisme de la contagion, et le suppliait d’en faire autant. C’était ridicule, il suffisait de ne pas toucher les corps.

* * *

Le plus intrépide, c’est Dominique Vivant Denon. Il n’ose pas faire de mot d’esprit, pour cette fois, mais il est là, avec sa vieille tête chauve du temps de Louis XV et son menton en galoche à la Voltaire. Il dessine, tenant ses trois crayons dans sa mâchoire sans dents, virtuose égaré parmi les décombres humains. Il avait son carnet déjà l’autre jour, en pleine bataille. Un boulet est tombé près de lui, il a dit : « Voilà qu’arrive à point nommé la poudre qui va sécher mon encre. » Cet homme-là, quand on sera revenu en France, quand la France sera prête à redevenir la France, il faudra le laisser faire. Il aurait le courage qu’il faut pour être une sorte de ministre des Arts, si un tel titre existait. Il y a quelques semaines, un soir au Caire, quand il parlait de ses souvenirs, de la Pompadour, de l’ancienne cour, des gentilshommes d’autrefois, de Versailles et de Trianon, il avait l’air de regretter sa perruque. Il servait lui-même à tous de son vin de Chambertin dont il avait fait embarquer des caisses – un petit cru de ses terres, en Bourgogne. Le général en avait bu deux verres, en lui posant des questions sur les collections d’antiques de Rome et de Venise. Denon était aussi à l’aise à la cour qu’à la guerre – même ici, dans le chaudron du diable, il savait comment se tenir, avec son calepin.

Bonaparte se taisait. Il avait enlevé son bicorne mais gardé son sabre au côté, le ceinturon couvert par l’écharpe tricolore à franges d’or du général en chef.

L’ordre qu’il allait devoir donner serait le pire qu’un commandant puisse avoir à prononcer au cours de sa carrière.

La contagion ne doit pas se répandre dans le reste de l’armée. À Paris, le gouvernement du Directoire aurait le droit de lui reprocher d’avoir laissé périr ses soldats. Mais ces hommes-là, qui souffrent, qui crient, que leur dire ?

Il pensa, formant sa phrase dans son esprit avant de la dire à haute voix : « Si j’avais un fils, un pauvre enfant sur ce grabat, comme lui, ce tambour qui est au fond de ce bouge, ce gamin dans une geôle, un prisonnier chétif, ici, victime de toute cette folie, si mon enfant était parmi eux, oui, je donnerais le même ordre. »