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— Il lui faut du lourd pour passer à la télévision, faut que ça croustille et que ça fristouille, les bâtards de Louis XIV, les bacchantes du Vert-Galant, le dentier de la tsarine, le petit Louis XVII évadé de sa prison au plus fort de la Révolution dans un panier de lingère, ça oui… Elle tremble de peur. Elle doit savoir des choses que je préfère ne même pas imaginer. L’ambassadeur Acattabrigha est un poids lourd pour moi, il va m’aider à négocier avec le musée des Offices, on coproduit une exposition sur les primitifs italiens. À partir d’une certaine valeur d’assurance, les prêts entre musées c’est de la politique, vous savez ça mieux que nous, avec l’Égypte… Tu ne m’écoutes pas, Péné. Je ne t’ai jamais vue aussi grave.

— J’ai posé sur mon cerveau en bouillie le masque d’or des reines du Moyen Empire. Je suis une idiote. »

Léonard, qui connaît Pénélope par cœur depuis leurs années de l’École du Louvre, n’a pas de mal à comprendre ce qu’elle endure et qui tient en trois mots : Wandrille est parti.

* * *

« Léonard, j’ai vraiment cru qu’on avait volé le cadre de la Joconde. Je suis stupide. Ce machin n’a aucun intérêt et personne ne pouvait ni entrer ni sortir.

— Les mystères te manquent. Tu voulais jouer les Hercule Poirot, tu es incorrigible. On était en train de l’examiner à dix mètres de toi. Ce matin, nous étions vingt-huit exactement, avec un contrôle d’identité, à l’entrée et à la sortie, toutes les caméras de surveillance fonctionnaient, et absolument rien n’a été dérobé.

— C’est pour ça que tu as encore ton badge accroché à ta veste ?

— Ah mais oui, j’aurais dû le rendre. On ne m’a pas contrôlé à la sortie, je suis l’exception. Tu le veux “for souvenir” ? »

Pour tenter de distraire sa malheureuse amie, Léonard essaye de lui parler des actualités du département des Peintures. Il a réussi à trouver un mécène japonais bonapartiste pour faire restaurer Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa. Le ciel verdâtre va redevenir bleu. On va revoir le petit drapeau aux trois couleurs en haut de la citadelle. L’opération va prendre plus de six mois.

Pénélope approuve vaguement, c’est avec ce tableau que les Français ont commencé à rêver du pays des pharaons, même si c’est la campagne de Syrie et de Palestine qu’il représente, encore plus lamentable que celle d’Égypte – la peinture d’histoire, ou l’art de refaire l’histoire grâce à la peinture…

« Tu sais que c’était une surprise faite par Joséphine à son mari, cette toile ? Pas du tout une commande officielle. Bonaparte a dû le payer, ça lui a coûté une fortune, tout ça pour engraisser Antoine-Jean Gros, l’artiste favori de sa femme. Il a écrit en marge de la facture “tableau commandé par la générale Bonaparte, ce qu’il ne faudrait jamais laisser faire”. Ça devait faire froid dans le dos ces blessés, ces cadavres au premier plan, une fois restauré on va revoir tous les détails… Tu aimes ce général, jeune dandy égaré avec son écharpe tricolore, la taille fine, qui touche le bubon du pestiféré ? On dirait qu’il est en train de le guérir, de faire un miracle, comme les rois de France qui avaient le privilège de toucher les écrouelles le jour de leur sacre à la cathédrale de Reims, alors qu’il les a tous fait empoisonner. C’est ce tableau-là, symboliquement, qui le fait empereur, plus encore que la grande toile du sacre…

— Léonard, je sais tout par cœur, troisième année de licence, le cours sur la peinture française de David à Courbet, j’avais eu une meilleure note que toi. Le tableau est livré je ne sais plus à quelle date dans le courant de l’année 1804 et le sacre de Napoléon à Notre-Dame a lieu le 2 décembre. Sa gloire conquise en Orient a fait de lui le successeur des rois de France, nos rois thaumaturges, le souverain finalement légitime mais qui ne doit sa couronne qu’à ses exploits. Il a tout retourné à son avantage. Joséphine, fine mouche, avait compris avant lui et en avait fait faire un grand tableau. Elle méritait bien qu’il lui pose une couronne sur la tête à elle aussi.

— Avant de la répudier quelques années plus tard.

— On passe à la crème caramel ? »

Pénélope raconte tout, profitant du désastre du dessert. Bonaparte, elle n’en a rien à faire. Wandrille, désormais, elle le hait. « Sa poule », celle à cause de laquelle elle a été répudiée, est la fille d’un patron du CAC 40. Léonard risque « du haut de cette pyramide… », Pénélope ne sourit plus. Évidemment, la situation de Wandrille a attiré tous les regards. Lui a vu l’héritière, le gros sac.

Son père, qui avait été ministre des Finances, après une « traversée du désert » – tu parles, le bac à sable de la place des Vosges vu par les immenses fenêtres de l’appartement – est devenu, à la surprise de tous, ministre de la Culture et du Patrimoine. Cette fille a mis le grappin sur Wandrille dans le salon des Maréchaux, devant les petits-fours de la rue de Valois, le jour de la passation de pouvoirs. Le grand portrait de Jérôme Bonaparte venait à peine d’être raccroché dans le « salon Jérôme » – les ministres de la Culture réacs aiment bien ce tableau, qui va avec le mobilier Empire, les progressistes s’empressent de le remplacer par une commande publique point trop audacieuse, cette alternance s’observe depuis trente ans.

Wandrille et cette fille ont plaisanté sur ce sujet qui, objectivement, n’est pas très drôle. Elle s’appelle Diane, quelle prétention. Ils se sont installés tout de suite : appartement dans le Marais, vie commune, désir d’enfant, l’horreur.

Pénélope énumère tout ce qu’elle n’a pas su faire : leur couple s’était endormi, elle ne lui parlait plus de rien, même plus de son travail, elle n’arrivait plus à l’intéresser à ses recherches, et puis il y avait ce voyage en Égypte, « au pays des pharaons » disait Wandrille, prévu ensemble et reporté d’année en année. C’est ce qu’elle aurait dû imposer, pour sauver leur couple comme on dit dans les magazines pour petites sottes : la croisière sur le Nil, le bateau du film avec Peter Ustinov, les loquets de cuivre lourds des cabines où dorment les millionnaires et les portes d’acajou, lui faire découvrir les pyramides des pharaons noirs du Soudan, les chauds réveils sous la tente, l’emmener faire de la plongée à Alexandrie parmi les vestiges du phare et les sacs en plastique qui empoisonnent les poissons.

Elle avait en main toutes les cartes pour l’éblouir, le faire rêver, et elle n’avait su que se plaindre : son chef si pénible au Mobilier national, les collègues contrariants, la routine des œuvres envoyées à la restauration et revenues trop tard pour les expositions prévues, les week-ends chez les vieux amis de Bayeux et des environs de Giverny, elle n’avait pas su le surprendre, comme elle le faisait au début.

Bon, elle n’allait pas tout raconter à Léonard, et surtout pas à deux pas de la table où le chef des pompiers avait l’air d’émerveiller de ses récits la directrice des éditions – mais dans les autres domaines aussi elle n’avait pas été capable d’innover, de surprendre, peut-être parce qu’elle n’en avait plus vraiment envie. C’est classique, paraît-il.

La croisière sur le Nil, le pire des clichés, c’est ce qu’il aurait fallu. Deux casques d’explorateurs, les balades main dans la main dans le quartier copte du Vieux Caire…

Ce matin, par exemple, Léonard n’aurait pas refusé qu’ils soient deux, surtout avec le nom que porte Wandrille, le fils du ministre, la présidente Lalouette serait venue : voir la Joconde sans cadre, il aurait tellement aimé cela, il l’aurait photographiée, elle, sa Pénélope, sourcils froncés, sourire en coin, devant le tableau. Ils auraient pu être encore si heureux.