Pénélope prend sous son bras ce livre qu’elle a déjà. Impossible de dire quoi que ce soit.
« Vous savez ce que c’est, ça ? La boîte d’archives du don Bouchard ! Pas trié depuis 1911, rien d’important heureusement, mais bon c’est amusant, non ? Elle a surgi quand le placard a failli s’écrouler sur moi, j’ai risqué l’ensevelissement. C’est anecdotique, Bouchard, jetez un œil. Je vais le donner en sujet de recherche à une de mes élèves de l’École du Louvre et comme ça on n’en parlera plus. À moins que ça ne vous amuse de vous en occuper. Vous n’en tirerez pas un article, je vous préviens. C’est niveau notule, mais pas inintéressant, ça nous ramène à Bonaparte.
— Faut voir.
— Pénélope, je ne vous reconnais plus. Vous êtes toujours très jolie, comme autrefois, même si je note que vous faites moins d’efforts de coquetterie, c’est un tort, les agents de surveillance se retournent tout de même quand vous passez, mais vous êtes soucieuse, beaucoup trop tendue. Vous n’avez plus rien à espérer, je veux dire, pardon, rien à souhaiter.
— Je suis comblée.
— Vous allez finir votre carrière chez nous, c’est tout ce que vous avez toujours voulu, vous êtes ici dans un cocon, vous faites du vélo, ce qui va vous permettre de garder vos jambes de rêve, pas comme moi, vous devriez être au comble du bonheur. Tenez-vous plus droite. Certains feraient des bassesses pour être là où vous êtes. Et qui sait, un jour, ce petit bureau, si émouvant, le sien, pourrait bien devenir le vôtre… Souriez, Pénélope. Passez la semaine à faire trente fiches descriptives de votre catalogue des bijoux, vous avez toujours ce petit travail sur le métier, je ne l’oublie pas, c’est au cœur des missions complémentaires que je vous ai confiées, ça vous fera une bonne gymnastique et ça détend toujours. Les catalogues des collections permanentes, c’est l’opium de notre peuple, nous les conservateurs du patrimoine… »
Bouchard, plutôt mourir. Tous les égyptologues français connaissent ce nom et le prononcent avec désolation. Il est une source de moqueries infinies pour leurs confrères du monde entier. Le « capitaine Bouchard » n’était en réalité qu’un lieutenant, il s’était embarqué enthousiaste dans l’armée d’Égypte, il découvrit dans la ville de Rachid, que les Français nommaient Rosette comme s’il s’agissait d’une marchande de beignets, une majestueuse stèle gravée. On a imaginé un brave homme du génie, qui aurait mieux fait de se taire et d’embarquer sa trouvaille.
Le jeune Bouchard était fin et astucieux. Il avait passé en Égypte, sous la férule de Gaspard Monge, ce génie des mathématiques, le concours de Polytechnique et il est mort sous Louis-Philippe, respecté, ayant publié ses mémoires. Il s’appelait Pierre, son père aussi, et sa femme Pierrette, pire que la malédiction des Ramsès ! Quand Bonaparte, abandonnant son armée, était parti seul pour la France, personne n’avait suggéré qu’il embarque avec lui « la pierre de Rosette ». Les Anglais firent main basse sur elle quelques années plus tard, elle est aujourd’hui la gloire du British Museum. Bouchard a mis du temps à revenir en France, il avait suivi les troupes à Saint-Jean-d’Acre et à Jaffa. Une boîte contenant ses souvenirs avait fini par arriver piteusement au Louvre, léguée par ses héritiers, son fils Pierre, ou son petit-fils Pierre, et les conservateurs, inconsolables de ne pas avoir « la pierre », avaient laissé le carton en haut d’un placard.
Pénélope se dit que c’était bien de son niveau maintenant, elle était juste bonne à inventorier la pipe, la montre gousset et les bretelles du capitaine Bouchard.
« Je vais regarder, madame, promis, ça peut tout de même être intéressant.
— Vous pensez bien que non. Laissez ça, rien d’archéologique, même pas de quoi faire une manette dans une vente courante à Drouot. Si cette oie de Bouchard avait rapporté quelque chose ça se saurait. Ceci est une pipe, pour l’opium, ils en avaient tous une, plus ou moins ouvragée, il y a ses galons d’uniforme, du modèle dit à graine d’épinards, avec le chiffre 18 brodé en rouge, un peu déteint, c’est émouvant, le musée de l’Armée en a à ne savoir qu’en faire dans les réserves, de quoi reconstituer le dernier carré de Waterloo, des bretelles brodées, des boutons d’uniforme… Il y a sa “chevalière” armoriée, on devrait plutôt dire une bourgeoisière, un peu grossière, il avait dû faire graver ça au retour dans sa province, comme tout le monde à cette époque, il avait voulu ses armes, regardez, trois zibouibouis et un casque, c’est ravissant, monture en or, pierre semi-précieuse genre cornaline. Il avait dû vouloir finir en M. de La Bouchardière, Bouchard de Rosette, Pierre de Rosette ! Famille modeste à l’origine pourtant, les Bouchard. Ça pèse lourd ce carton. Je ne sais plus s’il y avait des carnets, ça serait déjà mieux, si oui ils sont rangés dans l’autre bureau, avec les archives et la doc, mais c’est la même cote avec une lettre en plus. Non je vous assure, rien à sauver, je referme ça et retour au placard. »
Pénélope regarde la directrice faire voler ses mocassins plats et monter sur un tabouret.
« Je vais m’occuper de vous. Et si je vous confiais une petite mission de récolement, ça ravigote toujours ? Vous êtes pâlichonne. Vous pourriez voyager, prendre le train, aller dans des gares, il s’agirait de pointer toutes les œuvres égyptiennes, et pas seulement les bijoux, dans les collections des musées de région, il y en a à Beaune, à Vannes, à Chantilly, à Grenoble, à Auch, ça vous amuserait ? Vous connaissez la momie de canard du musée Joseph-Denais de Beaufort-en-Vallée ? Et pourtant c’est du ptolémaïque. Nous avons à remplir une mission de “Grand département”.
— Je ne l’ignore pas.
— Nous servons de référence pour l’Égypte dans tous les musées de France, et cette charge essentielle, il ne faudrait pas que le ministère nous reproche de ne pas assez l’exercer. Ça vous tente ? Les collègues de province détestent quand on débarque, ce sont nos petites joies… Aidez-moi à descendre, je vais vraiment finir par me casser la gueule.
— Je connais les collections égyptiennes de Vannes, celles de…
— Mais savez-vous par exemple qu’il y a un intéressant objet égyptien à Reims, dans les collections du palais du Tau, à côté de la cathédrale. Non ? Je ne vous dis rien de plus. Une pièce qui n’a rien à faire là au milieu des joyaux des sacres des rois, mais que nous ne pouvons pas récupérer, un don historique. Un bijou pourtant, vous devriez l’avoir repéré, on en a un autre exemplaire très similaire ici. Vous voyez bien qu’il y a encore des choses que je peux vous apprendre. Allez à Reims, prenez des photos, faites un gentil petit constat d’état de la pièce, allez déjeuner dans la bonne brasserie de la place Drouet-d’Erlon, ça vous aérera. Ce machin est dans une vitrine en vieille moquette et n’a pas vu un vrai conservateur depuis soixante-dix ans, on n’en a même pas un bon cliché. »
Pénélope, n’osant pas dire qu’elle préférerait qu’on lui donne la mort immédiatement, fait des piles de cahiers, des piles de photos, des piles de fiches de salle. Si au moins elle peut aider sa directrice dans les tâches du ménage. Elle pourrait aussi faire les carreaux.
Olga Vanhuyssum se tait. Si elle s’était trompée ? Si Pénélope n’était pas celle dont elle a besoin, celle qu’elle a pressentie – sans jamais lui en parler – pour être sa dauphine, en piétinant les huit ou dix personnes qu’elle connaît trop bien et qui n’attendent que sa retraite ?
« Dites-moi ce qui vous ferait plaisir. Pénélope, je suis là pour vous aider. Asseyez-vous en face de moi, mettez les journaux par terre, là ce sont les Gazettes de Drouot, on les fera découper par le nouveau stagiaire, il a l’air si empoté. Un athlète en T-shirt, je vais lui donner des ciseaux et de la colle et le confier à Virginie du secrétariat, celle qui est toujours débordée. J’aime faire le bonheur autour de moi. Je n’écoute que vous. Allez-y.