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— Vous savez, j’ai plutôt envie de me retirer dans un monastère.

— Un monastère ? Mais ça tombe très bien. Nous en avons un. Et en plus, de l’époque qui vous intéresse. La dernière étude des publics, toujours au pluriel n’est-ce pas, les publics, on meurt de ça, les publics, mais pitié, démontre que la salle de Baouît, qui est pourtant ravissante et pédagogique à souhait, est de très loin la moins visitée de tout le musée. Une honte. Une honte pour les gens, je veux dire, pour ces publics qui ne veulent rien apprendre et ne vont que vers ce qu’ils savent déjà. Les publics de la Joconde, vous voyez le genre… Imaginez que la présidente qui ne navigue qu’à l’audimat veuille nous sucrer la salle ? J’ai monté une expédition sur place, pas dans la salle, à Baouît, ça vous plaira, c’est au milieu du désert. Je relance cette affaire.

— Je connais bien Baouît, mais je n’y suis bien sûr pas allée.

— Ce n’est pas l’Égypte des touristes. Personne n’y va. J’ai décroché un financement. Des Chinois absurdes qui vont tout payer. Je veux retrouver le contexte de la fouille menée par le Louvre jusqu’en 1913. J’avais promis de m’y rendre moi-même, mais j’ai vraiment trop de travail, on m’a collé une visite de l’Inspection générale des affaires culturelles, tout doit être impeccable ici pour mercredi ! À mon âge, une inspection, mais pitié… On va vous prendre un billet immédiatement. Vous partez pour Baouît. Atterrissage au Caire, vous irez faire trois politesses de ma part au directeur du musée, il va vous bassiner avec leur nouveau machin babylonien du plateau de Gizeh qu’ils n’en finissent pas de bétonner. Il va vous redire qu’il n’a plus d’argent et que les tour-opérateurs ne sont jamais vraiment revenus depuis les attentats, n’écoutez pas trop, ce sont leurs habituelles salades, puis cap sur Assiout ! De là, Baouît. Dunes admirables, faites des photos, vous vous laverez l’esprit. Vous aurez une équipe, réduite, avec vous, certains fouilleurs du Louvre sont déjà sur place. Ils ne s’attendent pas à voir débarquer quelqu’un de la centrale. Vous saurez faire. Ils vont vous aimer. Ça va être utile, plus que vos états d’âme. Faites-moi confiance, mon enfant. Vous êtes une fonceuse, ne réfléchissez pas. Ne jamais réfléchir. Agir. Allez ! »

DEUXIÈME PARTIE

La campagne d’Égypte de Pénélope

« Ô Corse à cheveux plats ! Que ta France était belle

Au grand soleil de messidor ! »

Auguste BARBIER,
L’Idole

12

Un grand coup de théâtre se prépare au petit théâtre de l’ambassade d’Italie

Paris, samedi 14 avril 2012

Le salon de bal de l’ambassade d’Italie à Paris, rue de Varenne, n’est jamais plus beau que quand il est vide, avant ou après les réceptions. La lumière passe entre les fenêtres à petits carreaux et joue sur l’or des boiseries. Il se transforme vite en salle de concerts ou de conférences. L’ambassadeur aime y aller seul, y avoir deux ou trois invités, pour profiter de la beauté du décor.

Dans l’ancien hôtel de Boisgelin a été installé un joli petit théâtre à l’italienne qui n’a rien à faire là, décor venu d’un palais palermitain ; dans la pièce voisine, des panneaux peints par Guardi ont été arrachés au palais Mocenigo de Venise. Tout est de bric et de broc, patiné à souhait, on ne peut plus artificiel, on y croit sans discuter.

Sur la scène de ce théâtre de poche, Acattabrigha a dressé une table, avec des fruits rafraîchis, du champagne, des fromages de Toscane, de la brioche. L’idée d’une collation en l’honneur de la princesse de Salerne lui est venue au Louvre, quand elle lui a parlé de sa haine des Bonaparte, de l’oncle et du neveu.

« Madame, je voulais vous faire rencontrer un homme formidable.

— Dites-moi qui. Je suis très méfiante de nature, et avec vous, les surprises, comment dire…

— Il est dans le salon Guardi, je vais lui dire de venir. Il va vous amuser. Vous avez aimé notre visite au Louvre, ils ont été charmants ?

— Ils n’en veulent qu’à mon Botticelli. Autre chose que Guardi ! Il est beau, incontestable, et nous l’avons depuis soixante-dix ans dans notre maison de Paris, pas de problème de certificat d’exportation. Ma grand-mère l’avait acheté au comte Ciano, le gendre de Mussolini, aucune provenance princière italienne, tout vient de mon côté, c’est mon argent du fascisme, tout est blanc-bleu y a prescription. Mais je mets mes conditions. Je le donne s’ils rendent à l’Italie une chose que Napoléon a volée. Rien qu’une. Ce sera ma seule requête. À eux de nous faire savoir ce qu’ils peuvent restituer, le choix ne manque pas dans tous ces maudits musées français. Je me contente d’un dessin, mais un beau, un grand, un vrai. À leur bon cœur. »

La porte du fond s’est ouverte, un homme en veste de velours vient d’entrer, rougeaud, souriant, frottant ses mains potelées l’une contre l’autre, la soixantaine rayonnante. L’ambassadeur virevolte, empêche la princesse de descendre les quelques marches.

« Ah non mon ami, pas celui-là. On a raison de dire “gaffeur comme un diplomate”. Je vous laisse, indiquez-moi l’escalier dérobé, il y en a un dans tous les théâtres. Je sors.

— Je vous assure qu’il n’a pas de brosse à dents dans la poche, j’ai fait vérifier au vestiaire. Madame, vous connaissez, je crois, de vue le professeur Leduc. Il faut que vous restiez. Il a des révélations à vous faire, mais qui vont vous plaire, j’insiste. Je sais ce que je fais. Ne bougez pas. Il reste en bas.

— Bonjour monsieur. Nous avons déjà dû nous croiser en effet, je ne sais plus. Je suis d’avance anéantie. L’ADN princier, vous savez, c’est mon mari, pas moi. Je suis une paysanne des Abruzzes. »

Comme le bourreau montant l’escabeau de la guillotine, Gérard Leduc, de son pas lourd, gravit les marches de l’estrade.

Un huissier a tiré les rideaux, un écran s’allume au fond. À l’invitation de l’ambassadeur, Leduc et sa victime s’installent. Le spectacle devrait avoir lieu en sens inverse, les assistants sont sur scène, tout est contrarié, la dernière princesse de Bourbon-Salerne fronce les sourcils.

Projection d’une première image, elle a un haut-le-corps : vient de s’afficher le portrait de Napoléon dans son cabinet de travail, la main glissée dans son gilet, par Jacques-Louis David, un tableau que le Louvre aurait tant aimé avoir et qui fait la gloire de la National Gallery de Washington. Ça ne pouvait pas plus mal commencer.

13

La salle de Baouît mériterait de ne plus être la moins visitée du Louvre

Paris, samedi 14 avril 2012

Les après-midi de canicule, les agents de surveillance devraient la conseiller aux visiteurs : la salle de Baouît est une oasis, sans palmiers ni point d’eau, mais avec une climatisation merveilleuse. En ce mois d’avril froid et pluvieux, l’air y est doux comme dans une cave à vin. Elle n’est pas facile à trouver. On peut y arriver en longeant la zone du chantier du nouveau département des Arts de l’Islam, qui sera inauguré à la fin de l’année, puis il faut errer un peu du côté de ce qui deviendra bientôt l’espace consacré à l’Orient méditerranéen sous l’Empire romain et descendre une rampe en pente douce.