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Pénélope, qui connaît bien ce refuge à l’abri des groupes, a voulu y retourner pour prendre sa décision. Elle s’y sent mieux que dans son petit appartement aux étagères vides depuis que, sans craindre les clichés du vaudeville, elle a mis dans dix sacs-poubelle les « affaires de Wandrille » en lui demandant d’aller les chercher le lendemain matin après son départ pour le musée – qu’attendait-elle, pauvre idiote, qu’il vienne plus tôt et avec des roses rouges en nombre impair ?

Le soir, les sacs n’étaient pas là et le décor de sa vie quotidienne ne ressemblait à rien. La grande photo de Karen Knorr, au-dessus du vieux canapé, qu’elle aimait tant et qu’ils avaient achetée ensemble est partie avec le reste. Il lui reste ses vieux CD de cantates de Bach et de tangos argentins, ses Sagan cornés et ses Duras jamais rouverts depuis quinze ans, de quoi mourir vraiment. Le seul moyen pour Pénélope de ne pas se remettre à fumer c’est de ne pas revenir tout de suite à la maison. D’où l’escale en salle de Baouît. L’escapade dans le désert n’aurait rien d’absurde au point où elle en est.

Le Louvre aura beau être un jour contraint de limiter le nombre de visiteurs quotidiens, il n’y aura jamais personne dans le « parcours Baouît ». Pénélope y est revenue comme un vieux chien mouillé à sa niche, pour se faire à l’idée de l’expédition et réfléchir.

Elle va dire oui à sa directrice. Derrière les maquettes se dresse le mur de la petite église des environs d’Assiout, transportée ici pierre par pierre, l’intérieur se devine, avec un beau jeu d’ombres sur les parements. Ce qu’on appelle une muséographie réussie. Pénélope a tant aimé cette salle, aujourd’hui elle la voit autrement.

Elle fait l’effort de la regarder comme si elle la découvrait. Au moins, dans cette crypte, pas de fenêtres pour voir tomber la pluie. Mais l’image qui lui vient en tête ne la réconforte pas : l’hypogée du dernier acte d’Aïda, l’enfermement dans le sous-sol, le grand morceau que Verdi a fait attendre jusqu’à la fin, « O terra, addio ». Elle est prête. Elle est la seule à qui cette beauté parle, depuis toujours, cette harmonie ; elle peut rester là sans bouger jusqu’à ce que le gardien vienne la chercher avant la fermeture. Elle regarde quand même « ses » vitrines, « ses » feuillets de salle. Tout est fait pour que ce soit intéressant, Baouît n’a jamais su plaire. C’était le combat de Pénélope, quand elle avait encore la force de combattre : l’histoire de l’Égypte ne s’est pas achevée avec Cléopâtre.

Le suicide, elle y a pensé durant toute la soirée de la veille. Elle y a pensé encore, ce matin, quand elle a poussé ce petit cri ridicule parce qu’elle avait cru, l’espace d’une seconde, qu’on avait volé le cadre de la Joconde. La vérité c’est que même les mystères, les intrigues, les aventures ne s’intéressent plus à elle. Ce sera ainsi désormais, plus rien d’intéressant ne lui arrivera. Même les aspics du désert ne voudront plus de sa vieille peau tannée.

Fichu pour fichu, elle ferait peut-être mieux de s’inscrire en thèse à la Sorbonne, ça occupe bien, c’est sans danger. Elle serait enfin « conservateur docteur », comme ses collègues allemands ou américains, mais elle n’a aucune envie d’aller continuer sa carrière à Berlin ou à New York. Paris lui plaisait bien, tant pis.

Elle l’a répété toute l’année aux dix élèves auxquels elle a fait cours à l’École du Louvre, privilège des conservateurs de la maison. Déjà bien qu’ils aient été dix. L’Égypte chrétienne, qui brasse les traditions grecques, orientales et l’héritage des rives du Nil, c’est passionnant ; l’art copte avec ses tissus, ses sculptures, ses églises c’est splendide. Mais comme tout cela date du premier millénaire après Jésus-Christ et pas avant, que ce n’est plus l’Antiquité ni l’égyptologie et pas encore le Moyen Âge, personne ne veut ouvrir les yeux pour admirer.

Aucun des livres publiés sur ce sujet n’a jamais eu le moindre succès. Elle a le chic pour n’intéresser personne, c’est ainsi, c’est sa malédiction. Autant se noyer dans ce travail absurde, avancer, en vain. L’appel des dunes et du sable. Elle salue la jeune fille blonde qui porte un badge rose autour du cou, sur sa petite chaise à l’entrée.

Pénélope va s’asseoir au centre de la nef, sur un large banc. Car Baouît, c’est une église, un centre de foi et de culture en plein désert, avec ses éléments d’architecture, ses colonnes aux riches chapiteaux, ses linteaux ornés, ses sculptures de bois – tout est arrivé par bateau après le « partage du produit des fouilles » entre l’Égypte et la France, comme cela se pratiquait encore quand, au début du XXe siècle, les équipes françaises ont découvert ce site habité par des ermites et des prêtres pendant des siècles et peu à peu enseveli. C’est une des premières œuvres d’art signées au monde, l’inscription est là : « Le sculpteur c’est moi, Joseph. »

Le regard de Pénélope se perd dans les branches ouvragées, s’arrête sur les merveilleux oiseaux, la corbeille d’osier au fort relief qui s’épanouit au sommet d’une colonne. Toute l’« église sud » était peinte, les murs couverts de fresques. Cette beauté fait du bien.

Pénélope sent qu’elle va un peu mieux, qu’elle respire enfin, pas comme l’autre jour avec ce brouhaha autour d’elle, les ronds de jambe du directeur de Chantilly, les éclats de voix de la Castafiore de Salerne et la béchamel chuchotée de son larbin d’ambassadeur. Pauvre Léonard, dans son poste de directeur de département, il est obligé de passer des heures à subir tout cela – avant sa récompense, la double portion de frites de la cantine. Elle ne pourrait pas. Elle n’aime que le bonheur d’être devant les œuvres, de regarder, de chercher à comprendre, de parler de ce qu’elle aime.

Baouît, elle n’en connaît que les photos en noir et blanc de l’expédition et la maquette qui est dans la salle. Le parcours des salles du Louvre est ponctué de grandes restitutions architecturales, le public doit aller d’émerveillement en émerveillement : la chapelle du mastaba d’Akhethetep, les taureaux de Khorsabad, l’apadana du palais de Darius, mais personne ne comprend que la reconstitution de l’église sud de Baouît est tout aussi spectaculaire, aussi importante pour l’Histoire, aussi belle dans sa simplicité et son raffinement, une forme de perfection, un lieu de recueillement.

Elle y était allée souvent avec Wandrille, lors des nocturnes du vendredi, bien connues des étudiants – autrefois, le jeu de l’oie de la drague au Louvre comprenait obligatoirement un bisou dans la pénombre de la salle Saint-Louis. Las, le musée avait revu le circuit médiéval et cette grotte obscure et mystérieuse était désormais inondée de lumière – après qu’on y avait retrouvé, cachés en hauteur derrière les ogives, tous les portefeuilles volés depuis des années. La salle de Baouît, un peu à l’écart, offrait une romantique alternative. Devant l’icône de l’abbé Ména, là où ils ne pouvaient être vus par la petite jeune fille sur sa chaise à l’entrée, le baiser.

Comme ils ont pu s’embrasser dans la douce clarté de l’église de Baouît, les arches du sanctuaire semblaient s’enlacer autour d’eux. Wandrille, après une heure à traînasser et bavarder de choses et d’autres dans l’exposition du moment, une errance en zigzag entre les bijoux de la Couronne et la salle des Sept-Cheminées, prononçait en souriant le mot magique : « Baouît ? »

Pénélope, sur son banc de chêne, a envie de s’effondrer.

Wandrille trouvait qu’il y avait un vrai côté Indiana Jones dans cette histoire – il aimait, il aime plus que tout ce genre de films, cette soupe américaine – et que c’était la cachette idéale pour le Graal.